Benoît Pouvreau, historien

Docteur en histoire de l’architecture, Benoît Pouvreau, 42 ans, travaille sur l’inventaire et la valorisation du patrimoine du logement social en Seine-Saint-Denis. À La Courneuve, ses recherches se concentrent sur la cité jardin Albert-Ier, le bidonville de La Campa, et surtout sur les 4000.

Beno”t Pouvreau, expert en patrimoine

Photo : Virginie Salot

« J’ai suivi des études d’histoire de l’art avant de m’intéresser à l’architecture de la reconstruction post Seconde Guerre mondiale. En 2002, j’ai rejoint le service du patrimoine culturel du Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Notre mission consiste à articuler recherche, valorisation et protection du patrimoine. C’est une erreur de penser que la banlieue n’a pas de patrimoine. Le territoire de Seine-Saint-Denis bénéficie d’une forte identité historique, urbaine et architecturale. Son renouvellement urbain permanent a laissé des traces : canal de l’Ourcq, poudrerie de Sevran, église Saint-Lucien de La Courneuve. Il suffit de lire son paysage pour dérouler son histoire sur les deux siècles derniers. À La Courneuve, le travail de sanctuarisation du patrimoine industriel communal effectué par Bernard Barre, chef de service urbanisme de la ville de 1974 à 2005, a notamment permis de valoriser l’usine Mécano ou Les Aciéries de Champagnole. Bernard Barre a osé affirmer : « il ne faut pas les détruire, c’est là l’identité de la ville ». Il est important d’articuler en même temps protection du patrimoine et développement économique. En particulier en Seine-Saint-Denis, un territoire traumatisé par la désindustrialisation où l’on aura malheureusement tendance à privilégier développement économique et emploi par rapport à la sauvegarde du patrimoine. J’ai commencé à défendre le patrimoine du logement social dès 2004.

« Les 4000 sont un cas particulier sur le plan architectural, urbanistique et politique »

J’ai milité à l’époque pour que l’Agence nationale pour la rénovation urbaine intègre la notion de développement durable dans ses programmes de travaux et de rénovation. Jean-Louis Borloo, alors ministre délégué à la Ville et à la Rénovation urbaine, promettait 200 000 démolitions en 5 ans, sans se soucier de l’impact écologique. Il a lancé son rouleau compresseur quand la politique de la ville était déjà à bout de souffle après 30 ans d’intervention sociale et urbaine dans les quartiers en difficulté. Mais l’erreur initiale de la politique de la ville, c’est de s’être trop focalisée sur l’architecture et l’urbanisme. En passant à côté du vrai problème des quartiers concernés : l’économique et le social.
Le choc pétrolier des années 1970 et la désindustrialisation progressive depuis les années 1980 ont entériné la crise de l’emploi pour la population ouvrière des grands ensembles. au lieu de généraliser les interventions architecturales et urbaines en s’inspirant de l’exemple des Minguettes à Vénissieux ou des 4 000, il aurait fallu réfléchir à une politique économique et sociale. Les 4 000 sont un cas particulier sur le plan architectural, urbanistique et politique. Par exemple, on ne s’est en effet jamais soucié de l’ombre portée par les barres dans le quartier pavillonnaire qui jouxte les 4 000. Cet effet de rupture avec la ville existante a été mal ressenti. Avec le recul, je me demande si on n’aurait pas dû aller au bout de la logique de la démolition. Que se serait-il passé si on avait tout démoli aux 4 000 sur une période de cinq ans ? On a finalement opté pour un compromis, entre démolition et réhabilitation. Conséquence, cela fait 30 ans qu’on démolit à La Courneuve. Or, quand on passe son temps à démolir, on aboutit à la représentation d’un quartier dégradé qui n’arrive pas à s’en sortir. Les médias nationaux se font l’écho des démolitions sans jamais évoquer les constructions neuves qui sont pourtant de qualité. Mais, avec l’annonce de la future gare du Grand Paris aux Six-Routes, l’image de La Courneuve devrait enfin s’améliorer.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 28 mars 2013

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