48h à la Redbull Academy

Reportage exclusif à la Redbull Academy à Londres en 2010. Une promotion cosmopolite (Japon, Pérou, Canada, Inde, Autriche, Etats-Unis, Turquie, Grèce, Australie, Russie…) constituée de 32 jeunes musiciens prometteurs (60 avec la 2ème session) a ouvert le bal des festivités durant les deux premières semaines. Let’s go for 48h inside the academy !

Académie : société de gens de lettres, savants, artistes, dixit le Petit Robert. Redbull Academy : séminaire musical, réunion annuelle d’une sélection de jeunes artistes prometteurs issus de divers horizons musicaux. Un véritable laboratoire musical, une pépinière de dj’s/producteurs où transmission, collaboration et ouverture d’esprit sont les maîtres mots qui dessineront peut-être le son de demain.

Du 7 février au 12 mars, les nouvelles pépites de la musique moderne ont donc côtoyé les légendes de la musique dans un bâtiment de trois étages en plein cœur de Londres (à côté du Tower Bridge). Deux conférences par jour avec des professionnels de la musique (Theo Parrish, Larry Heard, Derrick May, Skream, Peter Hook ou Bob Moog dans le passé), des ateliers quotidiens avec des studios managers (notamment Lil’John de Buraka Sum Sistema ou James Pant cette année) dans 8 studios suréquipés (Mac, platines, synthés, boîtes à rythmes, contrôleurs…), un 9ème studio d’enregistrement énorme destiné au live, un espace location pour emprunter tout le matériel possible et imaginable (micro vintages, instruments acoustiques…), et, en parallèle, un festival de musique éponyme dans tous les hauts lieux musicaux de la ville où jeunes talents Redbull et grands noms de la scène internationale se partagent l’affiche.

Tout a démarré en 1998. Désireux de s’investir dans la musique, Redbull donne carte blanche à une équipe de journalistes allemands pour mettre en place un projet sur le long terme. Après Berlin, New York, Sao Paulo, Cape Town, Melbourne, Seattle et Barcelone, c’est Londres qui accueille cette année 60 participants sélectionnés parmi 2000 candidats issus de 85 pays. Objectif avoué : immerger les artistes dans un environnement artistique stimulant pour doper leur confiance et catalyser leur créativité, point de départ d’éventuelles collaborations futures. Avec, en ligne de mire, la perspective de percer dans la musique dans quelques années et de rejoindre la communauté Redbull (600 professionnels de la musique à travers le monde). Visite guidée…

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photo : Sarah Owermohle

Lundi 8 février :

11h30 : A tour de rôle, les participants prennent place sur le canapé. Présentation succincte avant le moment fatidique des questions-réponses. « Si tu te réveillais demain avec un autre sexe, quelle est la première chose que tu ferais ? ». « Je crois que je me caresserais les seins », répond Cohoba, le participant dominicain. Eclat de rire général. « Pourrais-tu imiter un personnage devant nous ? » DJ Klem, le représentant nigérian, se lève pour improviser un discours. Ton solennel, péremptoire, limite agressif. Ou comment caricaturer dans la lignée Chaplin les dictateurs africains. Au tour de l’Italien Venice de passer sur le grill. Niveau d’anglais : bac – 5. Résultat : quiproquos à gogo. Conclusion de l’interviewer : « Super ! Après 10 minutes d’interview, on sait enfin comment tu t’appelles et où tu habites ! ». Les blagues fusent dans tous les sens. Le spectre des personnalités se dessine progressivement. Timorés ou extravertis, pétochards ou impavides, avec ou sans grain de folie. Mais, dans l’ensemble, profondément mâtures. Car, comme l’explique Many Ameri, l’un des fondateurs de l’Academy, au-delà du talent artistique des candidats, c’est leur personnalité qui a fait la différence : « Nous sélectionnons en priorité les candidats non formatés qui ont une identité forte : des personnes curieuses, sociables, capables de laisser leur égo de côté pour interagir avec les autres ».

20h : C’est l’heure du premier grand oral musical. Les artistes se succèdent derrière les platines pour jouer des extraits de leurs productions. Grand écart musical : rock, folk, pop, disco, house, dubstep, electronica… A mes côtés, Kool Clap, le participant français, petit protégé d’Alan Braxe. Sa prestation electro funk est ponctuée par une ovation, et par la poignée de mains encourageante de l’Ecossais Jackmaster qui bluffera Kool Clap à son tour : « Le son tabasse ! Dope ! C’est le meilleur pour moi. » La plupart ont déjà fait leurs armes dans la production. D’autres, comme Jackmaster, ont fondé leurs propres labels. Sous nos yeux, défilent sûrement les stars de demain, à l’instar d’autres prestigieux ex-académiciens (Flying Lotus, Clara Moto, Hudson Mohawke, Pilooski). La session terminée, la jolie représentante colombienne vient me féliciter : « J’adore ta musique… blablabla… » « Merci, merci… Je sais… c’est de l’ bombe… Moi aussi j’me kiffe… mais en même temps, c’est pas moi Kool Clap ! Je suis journaliste moi ! »

22h : Place aux ateliers dans les 9 studios ultra équipés de l’Academy. Je montre à Kool Clap la liste des « studios managers ». « James Pant ! Ouahh ! Enorme ! J’suis fan ! ». A l’épreuve du terrain, les affinités musicales pressenties quelques heures plus tôt. Les couples musicaux se forment, les collaborations se multiplient. Isolée dans un studio, May Roosevelt, la représentante grecque, répète sur son Theremin (Etherwave Pro de Moog). Un son unique, entre violon, violoncelle et voix humaine. Scène surréaliste. Nul besoin de contact physique avec l’instrument. Elle agite les mains dans le vide devant les deux antennes du boîtier pour contrôler la hauteur de la note et le volume. Je croise Lil’John de Buraka Som Sistema dans un autre studio. L’ex-participant de l’édition 2002 à Sao Paulo est revenu pour « partager son expérience » : « Personne n’est ici pour faire des morceaux parfaits. Je construis l’architecture sonore à partir de laquelle les artistes vont travailler. J’essaye de pousser les artistes à travailler ensemble. Puis, je m’assure que les idées se transforment en morceaux ». La force de l’institution ? « La Redbull Academy, c’est un break de deux semaines durant lequel on absorbe tout. C’est un monde irréel, surnaturel. On s’aperçoit que les artistes que l’on rencontre sont comme nous, ce qui donne confiance. Tu comprends que si tu travailles dur, tu peux faire quelque chose de grand dans la musique».

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Photo : Leo Reynolds

Mardi 9 février :

10h : Je retrouve Kool Clap au petit déjeuner pour le debrief : « James Pant m’a montré comment programmer la TR 808. J’ai aussi travaillé avec l’Italien Venice qui m’a aidé à travailler sur Logic. Je m’aperçois que la différence n’est pas fondamentale entre les artistes confirmés (ndlr. studio managers) et nous. Le déclic psychologique décrit par Lil’John serait-il en train de prendre forme ? C’est en tout cas l’ambition de Many Ameri. : « On espère qu’ils pourront puiser ici leur inspiration à travers les rencontres. Ils baignent durant deux semaines dans une culture musicale, aux côtés de légendes de la musique. Ils ont du talent mais, la plupart du temps, ils ne s’imaginent pas un jour travailler dans la musique. Notre pari sera réussi s’ils y arrivent un jour, qu’il s’agisse d’une carrière artistique ou pour le compte d’un festival, d’une radio ou d’un magazine ».

15h : 2ème conférence de la journée en compagnie de Trevor Jackson. L’homme évoque son parcours, son expérience de gérant de label (ndlr. Output), ses collaborations avec Four Tet ou Blackstrobe. La machine est bien huilée : discussion, extraits musicaux, discussion, extraits musicaux… Propos illustrés par des tracks aussitôt décryptés par de nouveaux propos. Analyse des process de production. Et puis, de temps en temps, des mises en garde : « Apprenez à faire de la musique, mais n’apprenez pas à faire du business. Quand tu ressens que ça devient trop simple, quelque chose ne va pas ». Au programme des conférences des prochains jours : A Guy Called Gerald, Matmos, Terre Thaemlitz, Henrik Schwarz… Et, en marge de l’Academy, un festival Redbull où se produisent Carl Craig, Moodymann, Plaid, Moritz Von Ostwald… C’est quand la prochaine édition ? Mon cher magnifique Tsugi adoré…

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en avril 2010.

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