Abiodun Oyewole, poète et rappeur

 « L’inverse de l’amour, c’est l’indifférence »

Membre fondateur du légendaire groupe de hip-hop The Last Poets, Abiodun Oyewole était en résidence en juin au Moulin-Fayvon, grâce à l’invitation de son ami Monte Laster de l’association Face. A 63 ans, cet ex-rebelle taulard repenti continue à sillonner la planète pour diffuser ses messages d’amour, empreints de fraternité.

Abiobul Oyewele.

Photo : Benjamin Géminel

 

« Quand j’ai fondé The Last Poets, je voulais mettre le feu à l’Amérique, gifler les blancs pour toutes les souffrances et les humiliations qu’ils infligeaient aux noirs. J’ai décidé d’utiliser ma voix et ma poésie pour faire changer les choses. J’ai fait 3 ans et 9 mois de prison pour avoir cambriolé le Ku Klux Klan. Je voulais trouver l’argent pour sortir mes amis de prison. J’ai appris là-bas que les gens peuvent être bons dans n’importe quelle circonstance. J’ai raconté mon histoire d’incarcération il y a quelques jours à des prisonniers de la maison d’arrêt de Villepinte. J’ai vu à leur visage que j’avais touché leur cœur. Plusieurs étaient en larmes. J’ai fini par pleurer aussi. Un mec m’a demandé comment j’ai basculé de la haine à l’amour. Mais la haine n’a jamais fait partie de ma vie.

L’amour de ma tante qui m’a élevé m’a toujours sauvé de la haine. Je n’avais aucune excuse pour faire le mal. Je n’ai jamais souffert directement de racisme. Je n’ai donc jamais éprouvé de haine pour le Ku Klux Klan. J’avais juste mal au cœur pour eux. S’écarter du chemin pour terroriser les noirs qui vivent déjà dans la terreur, les pendre à des arbres etc. Seules les âmes tristes sont capables de faire ça. J’entends beaucoup de personnes dire que la haine, c’est l’inverse de l’amour. Mais c’est simplement la partie négative de l’amour. L’inverse de l’amour, c’est l’indifférence. Quand, par exemple, l’autre n’est pas là pour te soutenir quand on te fait du mal. On exprime de la haine quand on a peur de regarder à l’intérieur de nous-mêmes. Tu as de la haine pour lui, mais tu ne sais même pas à qui tu as affaire ! Si tu vas chercher au fond de toi-même, tu découvriras qu’il est une partie de toi, et tu sortiras de la haine.

« Je montre la porte de sortie aux gens qui sont coincés dans un trou sans issue. »

J’enseigne la création sous toutes ses formes. Je suis spécialisé en écriture créative. Je continuerai à exercer jusqu’à ce que je perde l’usage de la parole. Je suis fier de la relation que j’entretiens avec les enfants. C’est un amour réciproque. J‘ai toujours veillé à faire vivre l’enfant au fond de moi. Les enfants sentent si tu es sincère ou non. Je leur donne des surnoms. M. Prolifique par exemple. Je veux qu’ils se sentent bien avec moi, qu’ils voient que je prends soin d’eux. J’ai visité trois écoles élémentaires de La Courneuve : Robespierre, Joliot-Curie et Joséphine-Baker. A Robespierre, les enfants jouaient des percussions pendant que je clamais mes textes. Un poème disait notamment « peu importe d’où nous venons, nous sommes tous la même personne ». J’étais ému de voir ces enfants originaires du monde entier reprendre mon refrain en chœur.

J’ai aussi participé à un concert lors de la fête de la musique avec les jeunes rappeurs courneuviens. Je suis persuadé que La Courneuve sera l’un des endroits les plus merveilleux de France dans les dix prochaines années. Un peu comme Harlem qui s’est complètement transformé. De nombreux touristes visitent Harlem pour découvrir sa culture, son style unique. Je désirais venir dans une ville où les enfants sont en difficulté car je pense que je peux les aider à se sentir un mieux dans leur peau. Je n’ai pas peur des « bad kids ». Les « bad kids » n’ont pas reçu assez d’amour. Ils pensent que le monde leur a tourné le dos. Ils ont besoin de soutien, de comprendre qu’ils ont de la valeur dans ce monde. Mon travail, c’est de leur donner du sens, mais ce sont eux qui font l’essentiel du travail. J’allume le feu et c’est à eux de le garder allumé. Je montre la porte de sortie aux gens qui sont coincés dans un trou sans issue. Quand ils décident de sortir de leur trou, de faire quelque chose de leur vie, une lumière jaillit dans leur esprit. Et c’est alors qu’ils deviennent une autre personne. Je n’ai pas le pouvoir de changer les gens. Seuls les gens peuvent se changer. Mais ce que je peux faire, c’est leur donner l’inspiration pour qu’ils comprennent qu’ils peuvent changer. Je n’ai pas de plan magique. J’essaye juste de les traiter comme j’aimerais qu’on me traite. »

Propos recueillis par Julien Moschetti

Portrait publié dans Regards, le journal de la Courneuve, le 30 juin 2011.

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