Alerte aux nouvelles drogues de synthèse

Méphédrone, méthylone, méthédrone, 4-FMP, 2-CB, 2-CI… Voici les noms des nouvelles drogues de synthèse les plus populaires en vente libre sur internet. Toujours légales en France, le Ministère de la Santé réfléchit actuellement à leur interdiction. Enquête sur un raz de marée chimique potentiel qui inquiète les autorités sanitaires.

Cheveux roses fluo, tenue moulante en latex, une femme sexy enlace un cœur multicolore sur lequel on peut lire le message suivant : « better living through chemistry ». Un peu en dessous, une collection de tee shirts de clubbers, et, en bas de la home page, un mystérieux « store » réservé aux membres qui se révèle être vide une fois l’étape de l’inscription franchie. Les « health products » ont disparu. On se contentera d’un message d‘excuses confus daté du 2 février 2010 censé justifier par un brouillard de platitudes la fermeture du magasin. Il y a quelques mois, il était encore possible d’acheter sur ce site anglais des « legal high », ces nouvelles drogues de synthèse en vente libre sur internet qui imitent les effets de l’extasy et/ou des amphétamines. La méphédrone, la plus populaire d’entre elles, une poudre blanche présentée comme un fertilisant pour plantes sur internet, a déjà été interdite dans plusieurs pays européens (Allemagne, Danemark, Suède, Norvège, Estonie, Roumanie et Croatie). D’autres substances similaires, comme la méthylone (bk-PMMA), la méthédrone (bk- MDMA) et la 4-FMP, n’ont pas encore été frappées d’interdiction.

C’est sur un site internet que Sylvain, 19 ans, a acheté de la méphédrone pour la première fois en août 2009. L’étudiant du Mans découvre le produit sur des forums internet et commande 1 g pour environ 20 euros pour « tester ». « Sur l’étiquette du produit, il y avait écrit « Plant food. Warning : not for human consumption ». Après des recherches sur le dosage sur internet, il prend une trace de 200mg lors d’une soirée privée. « La montée fut vraiment violente : nez défoncé, grosse douleur derrière le crâne. Je me sentais vaciller. Je croyais vraiment que j’allais mourir ». Cela ne l’empêchera pas de renouveler l’expérience lors d’une soirée électro à Nantes en mars dernier. « Ça faisait la queue pour aller sniffer dans les toilettes. Du lsd, de l’ecstasy, de l’héroïne, de la cocaïne et surtout de la méphédrone… Peu de gens la connaissent sous cette appellation mais la plupart des gens du milieu en ont déjà consommé. Les dealers commandent ça sur le net et la revendent au prix de la coke en soirée. Ils la vendent sous d’autres noms afin de garder le secret ».

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Photo : .m for matthijs

Un secret de polichinelle aujourd’hui en Grande Bretagne où la méphédrone est particulièrement prisée par les clubbers anglais depuis l’été 2009. Contrairement à ses illustres aînées (cocaïne, MDMA, amphétamine), la substance était encore légale et bon marché (15 à 20 euros le gramme) en Grande Bretagne il y a quelques semaines. Il était même possible d’en acheter dans les « smart shops » (boutiques spécialisés dans les euphorisants légaux). Jusqu’à ce qu’une série d’intoxications et de décès attribués à la méphédrone relancent le débat sur son interdiction.

D’après les médias anglais, 25 décès seraient liés à la méphédrone. A quelques semaines des élections législatives (ndlr. 6 mai), le débat fait rage. Le 24 mars, Gordon Brown en personne déclare que son gouvernement est « déterminé à empêcher cette plaie qui menace la jeunesse de notre pays ». Nombreux sont les politiques qui préconisent d’ajouter sans attendre la substance sur la liste des stupéfiants. D’autres voix dénoncent une récupération politique et préconisent d’attendre la conclusion des experts scientifiques pour décider de l’interdiction éventuelle du produit. Le 30 mars, le gouvernement annonce la fermeture des sites internet revendeurs et se prononce pour une interdiction de la méphédrone dès le 16 avril sans tenir compte de l’avis des scientifiques.

En France, la méphédrone est toujours légale. Selon Fabienne Bartoli, adjointe au Directeur Général de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), « la commission nationale des stupéfiants et des psychotropes évalue actuellement les risques de pharmacodépendance et d’abus de la méphédrone et ses conséquences pour la santé publique. L’Afssaps donnera bientôt un avis au ministre de la Santé qui devrait se prononcer avant l’été sur l’opportunité du classement de ces produits sur la liste des stupéfiants (ndlr. produits illicites) en France ».

D’après l’OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanies), la diffusion de ces nouvelles drogues de synthèse est pour le moment marginale en France. Mais la montée en charge du commerce de ces drogues en vente libre sur internet pourrait rapidement changer la donne. Selon le Dr Karila, praticien hospitalier au Centre d’Enseignement, de Recherche et de Traitement des Addictions à l’Hôpital Paul Brousse, « la diffusion de la méphédrone peut aller très vite en France en raison de sa disponibilité sur internet. Les sites revendeurs ont fermé en Angleterre mais on peut toujours trouver les produits sur des sites hébergés dans d’autres pays. C’est un nouveau produit sur le marché donc on peut assister très vite à un phénomène de mode ».

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Photo : antrophe

A entendre, Delphine, 21 ans, étudiante en droit  en Ile de France, la situation est en effet préoccupante : « J’ai essayé la méphédrone fin janvier 2010 à Paris lors d’une « Skins Party ». Des gens sniffaient sur les tables. Je suis allé voir le dealer qui sortait son « gros sachet » sans se cacher. J’ai pris une trace et, durant 5 minutes, j’ai ressenti une horrible douleur au nez. Je sors de la boîte pour prendre l’air et je gerbe 3 fois. J’hésite à appeler pompiers car je me demande si je vais m’écrouler. De retour à l’intérieur, l’effet monte d’un coup, comme une bombe : bouffées de chaleur, envie de parler, débit de parole démultiplié. Et puis, une vraie sensation de bien-être ! Vous aimez tout le monde, vous embrassez tout ce qui bouge. Et quand l’effet part progressivement, vous gardez une telle sensation de « bien-être » que vous voulez en reprendre. Donc j’en rachète une « trace géante » et c’est reparti ! Avec le recul, le potentiel addictif est très fort. Pour avoir pris pas mal de coke dans le passé, la « meph » détruit sûrement plus le cerveau et les sinus que 2 mois de prise intensive de coke. J’ai d’ailleurs eu des douleurs au nez pendant des semaines ». Une intuition confirmée par le Dr Karila qui rappelle que toutes les drogues de synthèse sont « potentiellement addictives si l’usage se répète ». Et de mettre en garde contre les conséquences sur la santé psychologique (crises d’angoisses, états délirants, dépression…).

Sylvain tire également la sirène d’alarme sur les effets addictifs de la méphédrone : « J’ai déjà sniffé 2 g en soirée alors qu’à la base une seule trace était prévue. Je connais même des types qui sniffent 5 g par semaine. Il me semble que l’on peut plonger très rapidement, si l’on tient compte du prix et de la disponibilité du produit ». En l’absence d’études scientifiques approfondies sur le sujet, la consommation de ces nouvelles drogues revient en effet à jouer la roulette russe avec sa santé. Selon le Dr Agnès Cadet-Taïrou, responsable du dispositif TREND (Tendances récentes et Nouvelles drogues) à l’OFDT, « pour la méphédrone comme pour les autres stimulants nouvellement apparus sur le marché, il existe très peu de publications scientifiques. Si la méphédrone a été mise en cause dans un certain nombre de décès ou de malaises, un seul décès lui a été attribué de façon certaine (en Suède). Du fait de la polyconsommation, la responsabilité de la méphédrone peut être difficile à établir. Le niveau de risque est encore largement inconnu. Comme pour beaucoup d’autres drogues le risque réside aussi dans la polyconsommation et l’association de différentes substances ».

Autre problème de taille pour les législateurs, certains produits, comme le GBL (ndlr. précurseur du GHB), sont utilisés dans l’industrie ce qui rend leur classement en tant que stupéfiant complexe. « Pour interdire quelque chose, il faut le documenter, le justifier. Or, si en parallèle un « détail » de la molécule interdite est modifié on n’est plus face au même produit, donc ce dernier produit n’est plus interdit », ajoute le Dr Agnès Cadet-Taïrou . Conséquence, les fabricants des nouvelles drogues de synthèse (essentiellement en provenance de Chine) ont toujours un coup d’avance sur les autorités susceptibles d’interdire le produit. Un phénomène inquiétant si l’on considère, comme le Dr Karila, que ces nouvelles substances sont devenues le refuge idéal des laboratoires pour contourner la loi : « la revente de drogues de synthèse comme la méphédrone ou le GBL est le meilleur moyen de contourner l’illégalité des drogues comme la cocaïne ou le MDMA ».

Publié dans Tsugi en mai 2010.

Catégories : Enquête, Santé, Société

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