Alexandre Levy, compositeur et pianiste

A 40 ans, Alexandre Levy est un compositeur de musique electro-acoustique prolifique, un pianiste reconnu par ses pairs. Son dernier dada ? La création d’installations sonores interactives avec sa propre compagnie aKousthéa. Ces « mises en espace sonores » proposent au public de rentrer physiquement dans la musique. Présenté en septembre à La Courneuve, son dernier projet, le Jardin des sensations, réussit l’exploit de faire parler la musique et la nature en même temps, et donne à l’indicible toute sa puissance d’évocation.

Alexandre-Levy©VS

Photo : Virginie Salot

« Je fais du piano depuis tout petit. Je me rappelle que j’improvisais beaucoup, que je démontais le piano, tapais sur les cordes… Je ne savais pas si je voulais être compositeur ou pianiste. J’ai finalement poursuivi des études de composition au Conservatoire national supérieur de Paris. Mais j’avais l’impression que cette formation me formatait un peu trop. Un de mes profs m’a alors conseillé l’électroacoustique pour m’aider « à travailler sur la matière du son et m’ouvrir vers d’autres horizons ». L’électroacoustique m’a en effet « déformaté », débouché les oreilles. Cette musique a tout déclenché sur le plan de la composition. J’avais une formation d’écriture instrumentale, d’orchestration et j’ai commencé à bosser en studio. J’ai eu le sentiment de me libérer. J’ai tout de suite envoyé mes morceaux à des studios de création musicale reconnus : l’Ircam, le GRM (Groupe de recherches musicales) ou le Grame à Lyon. Le GRM m’a commandé plusieurs pièces. J’ai écrit des pièces pour orchestres, pour ensembles et petits ensembles, des opéras de chambre. Dans le même temps, j’ai beaucoup tourné en tant que pianiste avec des chanteurs, avec l’opéra de Rennes ou l’Ondif (Orchestre National d’Île de France).

 « Retrouver son jardin intérieur »

Mais je voulais m’approcher d’un travail complet. J’ai écrit un opéra de chambre avec de la musique électronique, fait des pièces avec danse et vidéos, mais je désirais que l’art plastique, l’installation et l’interaction avec le public soient encore plus aboutis. C’est comme ça que j’en suis venu aux installations sonores en créant la compagnie AKousthéa en 2003. Il s’agit de nouvelles des formes susceptibles de servir une évocation poétique, un projet musical. Quand tu es compositeur, on te commande une pièce, tu écris, tu donnes ta partition et tu pries pour qu’on te la joue le mieux possible. Tu es dans ta tour d’ivoire. Là, c’est différent. On est dans une notion de production avec les partenaires du projet avec lesquels on discute. On est en prise avec le réel, c’est très nourrissant, très stimulant. J’ai proposé le « Jardins des sensations » à Grame, un centre national de création musicale. Ils m’ont orienté vers les jardins en mouvement du philosophe-jardiner Gilles Clément. Le jardin et les végétaux qui nous entourent sont sans arrêt en mouvement. C’est un mouvement planétaire qui nous dépasse totalement. On ne le voit pas mais on le ressent. A travers notre installation, on propose de toucher du doigt et des oreilles le jardin en mouvement avec nos sensations. La musique qu’on entend est sans arrêt en mixage, de manière aléatoire. Les sons changent toutes les demi-heures. Les éléments sonores se glissent les uns dans les autres. Quand tu es dans l’espace, tu as l’impression que c’est vivant, que les choses se déplacent lentement.

« Sentir un espace invisible »

Sur le module du « Banc des amoureux » (ndlr ; présenté au dernier Salon des artistes), on s’assoit à deux et on entend des voix, un nuage de sons, des bruits de pas. Le jardin, c’est un lieu intime, un endroit où on retrouve son jardin intérieur, une intimité à deux. Dans les jardins, il y a plein d’endroits intimes où on peut se raconter des choses, s’embrasser, sans que personne nous voit. Sur le module « le territoire des lucioles », un chant polyphonique se propage dans l’espace. On a la sensation de pénétrer dans un territoire, de sentir un espace invisible. C’est un peu comme si vous entriez dans une pièce plongée dans le noir. Vous pensez qu’elle est toute petite alors qu’elle est immense. Quand on compose de la musique électroacoustique, on entend souvent « j’ai eu du mal à rentrer dans votre musique ». Et pourquoi pas un dispositif dans lequel on rentre physiquement dans la musique ? C’est une œuvre qui propose une médiation en elle-même, entre un lieu, une proposition artistique et le public. Mais ça permet aussi de s’ancrer au niveau du territoire. Notre résidence au Centre culturel a démarré en mai 2011. J’ai écouté les réactions d’un groupe d’ados, qui ont joué avec l’installation d’une manière imprévue, et forcément, ça malaxe ton imaginaire. J’ai ressenti beaucoup d’énergie, de fraicheur et de jeunesse à La Courneuve. Il y a un contact très simple avec les habitants et le public. »

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 30 août 2012.

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