Carine May, réalisatrice

De son premier amour professionnel, le journalisme, Carine May a gardé l’engagement, la recherche de la vérité, le désir de faire passer des messages. Sélectionnée au Festival de Cannes et aux Pépites du Cinéma de La Courneuve en 2011 cette jeune femme de 33 ans, originaire d’Aubervilliers, partage sa vie entre son métier d’institutrice et la réalisation, aux côtés de son petit copain Hakim Zouhani.

Carine-May©VS

Photo : Virginie Salot

« Après ma formation à l’IUT de journalisme de Tours, j’ai travaillé trois ans à France Inter, où j’ai enchaîné plusieurs CDD. J’interviewais régulièrement des réalisateurs et j’ai fini par me rendre compte que je voulais être à leur place. J’ai donc amorcé un changement de vie radical pour concrétiser mes objectifs. J’ai arrêté la radio et j’ai passé le concours d’instituteur pour avoir du temps pour me consacrer à ma passion durant les vacances scolaires. J’ai commencé à enseigner à l’école maternelle Robespierre-Jules-Vallès, à La Courneuve, avant d’exercer plusieurs années en primaire à l’école Paul-Doumer. Je me suis mise en disponibilité un an, lorsque que j’ai obtenu mes premiers financements. J’en ai profité pour écrire comme une malade et démarrer le tournage de Rue des cités (ndlr. sorti en salles en juin 2013), avec Hakim Zouhani. C’est l’histoire de la journée de deux jeunes de vingt ans, qui déambulent dans les rues d’Aubervilliers : leurs potes, leurs parents, ce qui se passe dans leur tête. Il y a peu de bons films sur la banlieue comme La Haine de Mathieu Kassovitz ou Le Thé au harem d’Archimède de Mehdi Charef. On voulait donner notre vision des choses, se rapproprier l’image de la banlieue pour que les gens des quartiers populaires puissent se reconnaître au cinéma. Des techniciens professionnels ont accepté de tourner avec nous gratuitement durant trois semaines, preuve que notre scénario avait de la valeur. D’autres nous ont dit « Vous n’avez peut-être pas fait d’études de cinéma, mais contrairement à d’autres, vous avez des choses à raconter et vous savez de quoi vous parlez. » Tout ça nous a donné confiance. Aujourd’hui, je n’ai pas peur des critiques. J’ai la conviction d’être crédible car je sais de quoi je parle.

« Les enfants ne se prennent pas la tête avec la couleur de peau »

Une fois le montage terminé, on a organisé une projection-test en présence d’Aïcha Belaidi, la créatrice du festival Les Pépites du cinéma, et de Malika Chaghal, la directrice du cinéma L’Étoile. Aïcha nous a poussés à l’envoyer à l’Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion)*. Je la remercie encore, car ça nous a permis d’être sélectionnés à Cannes en 2011. J’ai également mis à profit cette année pour tourner le documentaire Ma langue au chat, sélectionné au festival Les Pépites du cinéma, en 2011. J’ai filmé à La Courneuve dans une classe de maternelle de l’école Paul-Doumer. Je voulais notamment comprendre comment des enfants d’origines diverses percevaient leurs différences. À cet âge-là, les enfants ne se prennent pas la tête avec la couleur de peau. C’est juste une couleur. C’est concret. Il n’y a pas d’arrière-pensées. Une séquence m’a particulièrement marquée, quand les enfants ont pris conscience que leurs paumes étaient de la même couleur, malgré leur différence de peau. C’est la magie du documentaire. On réussit à capter les instants de vie éphémères avant qu’ils ne s’échappent.

« Gagner ma vie tout en continuant ma passion »

À cette époque, les politiques commençaient à parler de la disparition de la maternelle, pour garder uniquement la grande section, qui se transformerait en CP. Or, c’est dans la petite section que tout se joue, que les enfants se sociabilisent, qu’ils apprennent à parler français. C’est une période charnière, où l’on met à profit l’origine de chacun pour construire sa propre vision du monde. J’ai remarqué que les enfants avaient tendance à se regrouper dans la cour d’école en fonction de leurs origines. C’est la raison pour laquelle la mixité sociale et ethnique est très importante sur le plan de l’apprentissage de la langue et de l’ouverture d’esprit. Quand j’allais au collège Henri-Wallon, à Aubervilliers, certains enfants faisaient de la musique classique. On s’enrichissait mutuellement. Or, si tu fréquentes essentiellement des élèves qui cumulent toutes les difficultés, l’émulation positive est remise en cause. La mixité sociale, ce sont aussi les influences, les amitiés, qui vont te suivre après le lycée. Malheureusement, de nos jours, les classes moyennes préfèrent inscrire leurs enfants à Paris plutôt qu’en Seine-Saint-Denis. Tout le monde se débrouille pour jouer avec le système.

Aujourd’hui, je suis institutrice à mi-temps dans une école, à Aubervilliers. C’est le meilleur compromis que j’ai trouvé pour gagner ma vie tout en continuant ma passion. J’adore les enfants. Ils baignent dans une poésie qui n’existe plus chez les adultes. Ils me font rire, ils m’inspirent. Tous les jours, je note des phrases dans mon carnet. Quand tu travailles sur ton film, tu es plongé dans l’écriture, tu te prends la tête sur ton financement. Et le jeudi matin, tu retrouves 25 bouts de chou de 4 ans et demi qui savent ce qu’ils veulent. Tu termines ta journée en te disant que tu as servi à quelque chose. Cela arrive rarement dans le milieu artistique.  »

Propos recueillis par Julien Moschetti

* L’Acid est une association de cinéastes qui, depuis vingt ans, soutient la diffusion en salles de films indépendants et œuvre à la rencontre entre ces films, leurs auteurs et le public.

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 10 mai 2012.

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