Claudia Bonin, artiste peintre

Douce, fragile, hypersensible, l’indéfinissable Claudia Bonin aura bataillé toute sa vie contre les préjugés et les qu’en-dira-t-on pour réussir à se faire accepter telle qu’elle est. A bientôt 75 ans, cet(te) artiste peintre toujours en quête de reconnaissance artistique vient d’exposer à La Courneuve avec son ami d’enfance André Castinel.

ClaudiaBonin©VS

Photo : Virginie Salot

« Je suis née à Aubervilliers et suis arrivée à La Courneuve à l’âge de 2 ans. Pupille de la nation, ma mère travaillait dans les filatures, mon père aux abattoirs de la Villette. Ce n’était pas un père de famille, c’était un tombeur qui m’amenait avec lui chez des femmes. Je restais dans la cuisine pendant qu’ils s’amusaient dans la chambre. Ça me faisait mal de voir ma mère trompée. J’avais six ans quand mon père a quitté le foyer pour s’installer avec la meilleure amie de ma mère. A l’âge de 8 ans, je faisais déjà les sorties d’usine habillée en fille. J’ai fait mon choix très tôt. Je me sentais mieux en compagnie des filles. L’école, c’était ma bête noire. J’étais un cancre, toujours au fond de la classe. J’ai très vite été attirée par les disciplines artistiques : le dessin, la danse, le chant. J’ai fait mon apprentissage à 14 ans chez un fabricant de têtes de marteaux de piano durant 3 ans. Je fréquentais les artistes de Montparnasse, notamment dans le village d’artistes « la Ruche » où j’ai connu Jean Cocteau ou Jean Marais. Je faisais déjà des croquis et des toiles avec l’espoir secret de rencontrer le maître qui m’enseignerait la peinture. J’ai fini par rencontrer un danseur qui m’a donné envie de prendre des cours de danse et j’ai commencé à tourner dans des petits cabarets. Je faisais des numéros de french cancan, des écarts, je me travestissais. J’ai même joué chez Michou.

« Je sais qu’on parlera de moi quand je serai morte »

J’ai fait mon service militaire en Algérie. J’ai été directement affectée dans le 19e bataillon de tirailleurs algériens (19ème BTA) où j’ai passé 28 mois. J’ai souffert le martyre. A mon retour, j’ai définitivement décidé de vivre ma vie en tant que femme. J’ai passé mon brevet de coiffure avant de travailler aux 4 000. J’étais très efféminée. Je me baladais habillée tout en rose dans la cité. Les homosexuels n’étaient pas bien acceptés à cette époque. Cela devrait être interdit de juger. Seul Dieu a le droit de faire des jugements. C’est lui qui décide. Je faisais aussi beaucoup de figuration. Je suis passée à deux doigts de tourner dans le film La Vie devant soi avec Simone Signoret (sortie en 1977). Un documentaire sur ma vie a été présenté (Claudia love for ever, réalisé par Jérôme Marichy) au festival de films gays, lesbiens, trans de Paris au Forum des images en novembre 2010. J’ai aussi fait deux longs séjours à Abidjan dans les années 60. C’est là que j’ai rencontré Didier avec qui j’ai partagé ma vie durant 35 ans. Il est décédé d’une crise cardiaque à la fête de l’Humanité en 2009. Je ne l’ai jamais remplacé. Je crois que ce sera le dernier.

« Je fais l’amour à mes toiles »

J’ai fait tous les métiers du monde, je suis assoiffée par la vie. Je ne dis jamais «je ne sais pas faire». Je suis toujours en train d’expérimenter. Tout est digne d’intérêt, même fouiller les poubelles. C’est d’ailleurs comme ça que je trouve des matériaux pour mes œuvres. Je récupère tout ce que je trouve, travaille avec tout ce qui me tombe sous la main. Je peins tous les jours. C’est comme une drogue. Dieu m’a donné le don de pouvoir contempler les choses. Je contemple surtout le ciel, les formes qui naissent du mariage des nuages que j’essaye de reproduire dans mes peintures. Je ne fais jamais d’esquisses au crayon. Je travaille comme à la préhistoire, avec des tâches qui finissent par donner des personnages. Je retourne mon tableau dans tous les sens jusqu’à ce qu’un flash survienne. Je fais l’amour à mes toiles. C’est un soulagement de peindre, une jouissance. La création, c’est l’imagination. Il faut se débarrasser de son image pour avoir accès à l’imaginaire. J’ai régulièrement des commandes de portraits, ce qui me permet de compléter mon minimum vieillesse. J’emporte des assiettes en carton avec moi quand je prends le métro pour faire des portraits, avant de les offrir aux voyageurs. Je me dis qu’il y aura au moins une partie de moi qui restera sur un bureau. Ça me permettra de rester immortelle. Je veux laisser mon empreinte sur terre. Je sais qu’on parlera de moi quand je serai morte. J’aimerais tellement être reconnue en tant qu’artiste avant de mourir, ne serait-ce qu’une soirée. Je pourrai partir tranquille après. »

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 2 juin 2011.

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