Claudia Meyer, plasticienne

Confronter le monde de l’art à l’industrie. Troquer un espace de création contre des œuvres d’art issues des matériaux de l’entreprise Alstom (situé au 141 rue Rateau). Tel est le concept imaginé par Claudia Meyer, une artiste suisse de 51 ans de renommée internationale. L’expérience a été renouvelée pour la cinquième année consécutive. Pour le plus grand bonheur de l’artiste… et des employés.

Claudia-Meyer©VS[1]

Photo : Virginie Salot

« J’ai compris très vite que je voulais me lancer dans la création. Je me rappelle d’une vision à l’âge de 6 ans. Je voyageais dans les couleurs, me perdais en elles. Je ne savais plus où j’étais. Cette sensation forte m’a donné le goût de la création. Je voulais renouveler cette expérience, encore et toujours. Mais c’est aussi ma famille qui m’a plongé dans le monde de l’art. J’aidais mon père dans son travail d’architecte, mon oncle était photographe, ma mère faisait de la peinture. C’est donc tout naturellement que j’ai fait l’école Supérieure des Beaux Arts de Lucerne, spécialisation graphisme, de 1977 à 1982. J’ai par la suite eu la chance de travailler à Stuttgart  avec Anton Stankowski, une grande figure du design allemand. J’ai beaucoup appris à son contact. Je suis ensuite parti à New York pour compléter ma formation. Je continuais à peindre et à sculpter dans le même temps. A mon retour des Etats-Unis en 1989, j’ai exposé mes peintures et mes sérigraphies à Zurich. J’ai progressivement laissé tomber mon travail dans le graphisme pour me consacrer à la peinture à 100 %. J’ai appris au fil des années à travailler avec de nombreuses matières.  Pour savoir créer, il faut maîtriser la matière et les techniques.

« Les employés sont aussi les créateurs de l’œuvre »

Je travaille désormais beaucoup avec le plexiglass et la résine, mais aussi le papier, le tissu ou le métal comme l’inox. Cela démarre souvent par une vision que j’essaye de reproduire. Il m’arrive aussi d’être inspiré par une forme présente dans la nature. Les spirales reviennent souvent. Dans l’eau, dans l’air, dans la terre. Les spirales, c’est l’énergie, le mouvement, la vie. C’est l’éternel recommencement. On retrouve d’ailleurs une spirale dans le logo d’Alstom. Quand on pense à l’entreprise, on pense tout de suite à l’énergie. Mais Alstom, c’est aussi le métal, l’acier, des matières avec lesquelles j’ai toujours travaillé. C’était donc naturel pour moi de proposer à l’entreprise de fabriquer des œuvres d’art à partir de ses matériaux.

« Donner une âme aux objets que je récupère »

L’idée, c’était d’amener le monde de l’art au cœur de l’entreprise, mais aussi de mettre en valeur les produits du groupe. On amène un peu d’imagination, de créativité, de poésie dans le monde du travail. Les ouvriers mettent des pièces de côté pour moi, pensent à la manière dont elles pourront être réutilisées. Ces objets sont précieux pour eux. Je les respecte. Je ne modifie pas leur structure pour construire mes œuvres. Mon rôle consiste à donner une âme aux objets que je récupère. Je reçois des matières froides que je détourne. J’accroche par exemple une turbine ou une ailette en inox à des câbles, et ça bouge, ça crée des ombres, des reflets dans le métal. Ça recommence à vivre. Je leur donne une deuxième vie. Je recherche toujours des formes exotiques qui permettent de voyager dans un autre espace-temps. Cela suscite l’imagination des employés, cela les aide à s’évader en dehors de leur lieu de travail. Quand je vois leurs yeux briller, je comprends que j’ai réussi à les transporter dans un autre monde. Je ré-humanise en quelque sorte à ma manière le monde de l’entreprise.

Ce partenariat avec Alstom n’est donc ni une résidence, ni du sponsoring, ni du mécénat. C’est un échange, un partage. Cela crée du lien entre l’art et l’industrie, mais aussi entre les différents métiers de l’entreprise.  On a réussi à développer un dialogue qui fait partie intégrante du processus de création. En quelque sorte, les employés sont aussi les créateurs de l’œuvre. Quand ils reviennent dans l’atelier, ils me disent : « Mais c’est la pièce que je vous ai donnée ! ». D’autres veulent voir ce que j’ai produit avec leurs matériaux. Ils s’intéressent de près à mes créations. Quand ils découvrent mes oeuvres, ça modifie leur vision des choses, cela donne du sens. Ils pénètrent dans un environnement où tout devient possible. Ils comprennent que le fruit de leur travail peut avoir une autre utilité. Cette rencontre avec le monde de l’art leur permet de voir leur propre production sous un autre angle.Cela contribue sans doute à rendre leur travail plus agréable, plus intéressant. »

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de la Courneuve, le 5 juillet 2012.

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