Dans la peau d’un label indépendant

Que signifie être un label indépendant aujourd’hui ? Si l’on retire les majors, il y aurait aujourd’hui 1269 labels indépendants en France, d’après les derniers chiffres de l’IRMA (Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles). Nous avons voulu comprendre, à partir de quatre exemples de labels, comment ces structures fonctionnaient à l’heure de la crise du disque et de la cacophonie sur la loi Hadopi. Comment recrutent t-ils leurs artistes ? A quels niveaux les patrons de labels interviennent-ils dans le processus de production ? Quels modèles de distribution ont-ils choisi ? Quelle est la part du digital ? Quatre patrons de labels indépendants français ont accepté de dévoiler les dessous de leur métier. Deux DJ’s producteurs (Dan Ghenacia et Electric Rescue) à la tête deux labels estampillés électro dancefloor : Freak n’chic (Shonky, Antony Collins, Dyed Soundorom…) et Skryptöm (Julien Jeweil, Scan X, Popov…). Simons Says, producteur et co-fondateur de Dialect (Think Twice, Chin Chin, Lanoiraude…), passé en quelques années de maxis 100% electro à des sorties albums dans d’autres horizons musicaux. Et, enfin, un label pop rock, Third Side Records (Steeple Remove, Syd matters, Flairs…), dont les deux têtes pensantes (Michel et Benoît) lorgnent de plus en plus vers la production de singles et de musique de films. Quatre visions singulières du métier, quatre modèles économiques originaux, quatre trajectoires diamétralement opposées. Morceaux choisis.

Interviews croisées d’Electric Rescue (Skryptöm), Dan Ghenacia (Freak n’ Chic), Simon Says (Dialect) et Michel & Benoît (Third Side Records)

1) Pourriez-vous définir votre label ?

Freak n’Chic (FnC): Notre son surfe entre deep house et techno, influencé par San Francisco, Chicago et Detroit. Cela flirte avec le son envoutant d’after. La subdivision Micro-fibres est plus techno.

Skryptöm (S): A mi-chemin entre techno, electro et minimal dancefloor, Skryptöm aime combiner l’énergie des raves avec les sonorités et textures sophistiquées d’aujourd’hui. La co-division Erratöm correspond à une techno 2009 sans concession.

Third Side (TS): On a des artistes très différents, du folk électrique et désertique de Domingo au rock synthétique et psychédélique de Steeple Remove. On est des amoureux de belles chansons, bien écrites et bien chantées.

Dialect (D): Le label a été crée avec la volonté de défendre l’idée du caractère universel de la musique en tant que “Dialect”. Quand je regarde notre catalogue, j’ai l’impression d’ouvrir un livre avec des histoires dans des langues différentes.

2) Quelle est votre vision du métier de gérant de label indépendant ?

TS: Le travail idéal d’un label indépendant recoupe aujourd’hui tous les « corps » du métier de la musique : maison de disque, éditeur mais aussi manager, tourneur, papa, maman… et toutes les étapes d’un disque, de l’écriture des morceaux au visuel en passant par la production.

D: C’est à chaque fois un challenge entre la direction artistique, les prises de sons, le mixage, le mastering, l’artwork et la promotion. Le rôle d’un label indépendant n’est pas de suivre les attentes du grand public mais de prendre des risques en découvrant. Nous ne sommes pas soumis au mêmes contraintes qu’une major. Nous avons plus de liberté artistique et sommes plus réactifs avec les gens qui nous écoutent et face aux nouveaux marchés comme le numérique.

S : Les objectifs commerciaux d’un label indé étant moins poussés que les majors : il a donc le devoir d’expérimenter. Malgré une plus grande liberté artistique, l’expérimentation doit être rapidement concluante financièrement car le marché est strict et sévère. Il faut donc arriver à combiner de plus en plus, recherche, expérience et rentabilité.

3) Comment recrutez-vous vos artistes ?

S : Je fouine pas mal sur internet pour débusquer de nouveaux talents. J’ai découvert N’to et Traumer sur myspace par exemple. Sur l’ensemble des démos reçus depuis 3 ans, j’ai retenu à peine quinzaine d’artistes. Je suis assez exigeant : je sélectionne moins d’1 démo sur 100.

FnC: A part quelques coups de cœur pour des démos (Danton Eeprom, Seuil…), la plupart des membres du label font partie de la bande de potes qui sortaient aux afters Kwality au Batofar.

TS: En général, ce sont des rencontres. On écoute pas mal de choses sur myspace aussi. On écoute toutes les démos que l’on reçoit mais, selon nous, ce genre de pratique est un peu dépassé. Avec internet, tu peux faire ton trou tout seul et les gens viendront te chercher.

4) De quelle manière intervenez-vous dans le processus de création des artistes ?

S : C’est rare les artistes à qui je ne redemande pas de retravailler les morceaux. Je digère sur les artistes les 20 ans de techno que j’ai mangés. Je leur dis par exemple, « ton break est bien mais c’est trop commun. » Pour le track My Toyz de Popof, je lui ai demandé de rajouter un 3ème break. Il m’a proposé 4 versions possibles de la fin du morceau et j’ai choisi l’une d’elles.

FnC: Je leur demande rarement de retravailler les morceaux. Mon seul mot d’ordre pour sortir un morceau, c’est « est-ce que je vais le jouer ? » Un artiste a besoin de tourner pour faire de bonnes productions. Le mix lui permet de gagner sa vie et d’avoir l’esprit libre pour produire. Et les voyages lui donnent de l’inspiration. Quand un artiste ne tourne pas assez, il peut perdre confiance.

D: Dans un premier temps, nous ne donnons jamais de directives. Sous pression, l’artiste peut se “bloquer”. S’il se sent en confiance, il donne le meilleur de lui-même. Notre rôle, c’est aussi d’encadrer la composition quand l’artiste a des doutes ou quand le titre prend une direction qui ne nous plaît plus. Ces va et vient sont d’autant plus difficiles quand il s’agit d’un groupe et non plus d’un artiste qui travaille seul de chez lui.

TS : Contrairement à l’électro où les artistes sont souvent leurs propres producteurs, la phase d’enregistrement est plus complexe. La base, c’est l’écriture du morceau. On tâtonne, on réécrit, on fait réécouter. Si la composition est solide, on part dans la production. On conseille aussi les artistes sur le choix d’un lieu d’enregistrement, l’intervention éventuelle de musiciens, l’ajout d’instruments.

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5) Quel est la fréquence de vos sorties ?

D: Nous ne suivons pas l’évolution actuelle des labels de musique électronique dont le rythme des sorties, essentiellement numériques, ne cesse d’augmenter. Nous sommes restés fidèles à notre vision d’origine en privilégiant la rareté.

TS : Avec la crise du disque et l’émergence du mp3, on revient à l’époque pré-1966 (ndlr. sortie album Revolver des Beatles) où les albums étaient surtout des compils de singles. On a eu l’idée de casser le rythme de production classique d’un album pour rentrer dans une production constante avec la sortie mensuelle de « 45 tours » digitaux avec 1 ou 2 morceaux inédits.

FnC : Avant, on sortait des maxis toutes les 8 semaines. Maintenant, on tente une nouvelle expérience : sortir des maxis toutes les 3 semaines.

S : Mon objectif, c’est de faire des morceaux qui marquent. Je ne mets pas la pression sur le nombre de sorties. Il n’y a pas eu de sorties sur le label durant un an entre le Skryptöm 2 de Popof et le 3 de Scan X car je n’ai pas eu de coup de foudre.

6) Comment commercialise t-on un disque aujourd’hui ?

S : J’ai un deal P&D (Production et Distribution) avec mon distributeur (Cyber production). Je m’occupe de l’artistique, du marketing et de la promotion. Le distributeur prend en charge les coûts de mastering, de production et de distribution. Les risques financiers sont moins importants car on a moins de coûts fixes. Notre politique, c’est de laisser 2 à 3 semaines de vie au vinyle avant de lancer le digital. Nous faisons 50 % de nos ventes avec le digital. Sur les tubes comme Air conditionné par exemple, cela représente les 2/3 de nos ventes.

FnC: On est en P&D. Notre distributeur exclusif est Intergroove, l’un des 2 plus gros distributeurs allemands avec Word & Sound. On s’oriente de plus en plus vers le digital car cela coûte moins cher. Si tu te plantes sur le disque, tu n’as pas de problèmes de stock et d’invendus. Le maxi Sharks de Marc Antona avait fait un bon score en vinyle, avant d’exploser 6 fois plus en digital. A l’avenir, il est possible que certaines sorties Freak n’chic soient uniquement digitales ou que l’on crée une subdivision digitale. Mais nous n’arrêterons pas le vinyle pour autant.

D : Discograph est notre distributeur exclusif dans le monde. On garde la fabrication des disques à notre charge (ndlr. contrairement au deal P&D) et le distributeur nous verse des redevances en fonction des ventes. Si la sortie ne marche pas, on le sent passer.

TS : Il va être de plus en plus difficile de maintenir une présence physique en magasin. Aujourd’hui, la tendance est à la réduction des rayons. Le problème, c’est qu’il y a peu d’alternatives aux grandes enseignes : énormément de disquaires indépendants ont disparu. Notre réponse, c’est de faire de la vente en direct sur notre site, de fidéliser les acheteurs en leur proposant des contenus et des formats exclusifs.

7) De quelle façon faites-vous face à la crise du disque ?

FnC : On ne vit pas de la vente de disques même si on a plusieurs artistes dans le top 10 de Beatport. Notre musique, c’est avant tout une carte de visite et une vitrine qui nous donne le privilège de tourner en tant qu’artiste. On travaille étroitement avec notre agence de booking T agency (ndlr. exclusivement des artistes Freak n’Chic) pour dégager des revenus supplémentaires. Cela permet de travailler la carrière des artistes au niveau management et booking tout en adossant la communication autour du label.

D : Aujourd’hui d’autres sources de financement que la vente des disques sont nécessaires, comme la publicité, l’événementiel ou le cinéma. Nous travaillons pour des agences et des marques sur la création de bandes son ou nous les conseillons sur le choix de musiques ou d’artistes.

TS : On s’oriente essentiellement vers la musique de pubs et de films. C’est notre 4ème bande originale de film en 2 ans (« La France » de Serge Bozon, « La Question Humaine » de Nicolas Klotz, et à sortir « Les Beaux Gosses » de Riad Satouf et « Fashion Week » de Claude Zidi jr). Sans ça on serait mort il y a 3 ans vu ce qu’on perd comme argent à chaque sortie de disque.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Article publié dans Tsugi en juin 2009.

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