Dans le cerveau de Rone

Alors que son premier album sort le 28 février sur le label InFiné, Rone nous raconte les étapes clef de la composition d’un album, de l’envoi des premières démos au mastering, en passant par le maxi Bora. Action !

Premier déclic

Pendant longtemps, j’ai fait de la musique seul, sans ambition particulière. Le jour, je n’étais pas très épanoui, un peu triste. La nuit, je m’enfermais pour composer. C’est dans ces moments de création que je me sentais réellement vivre. Il aura fallu que je rencontre quelques musiciens enthousiastes sur mon son pour prendre confiance en moi. Un ami m’a encouragé à contacter des labels. Comme je n’y connaissais rien, il m’a dit: « Tu regardes où sont signés les artistes que tu aimes et tu envoies une démo à leur label ». J’ai donc envoyé 3 maquettes sans y croire et j’ai obtenu 3 réponses positives. Celle d’Agoria m’a particulièrement touchée et j’ai décidé de travailler avec son label InFiné.

Naissance album :

L’idée de réaliser un album m’a été proposée par InFiné après la sortie du maxi Bora. Certains des morceaux existaient déjà, comme Belleville ou la version plus calme de Spanish breakfast. J’avais une certaine frustration à mettre de côté les morceaux jugés trop calmes ou trop mélodiques pour un e.p. InFiné m’a alors proposé de partir de ces morceaux pour réaliser un album. Quand on travaille sur un projet d’album: on est débarrassés des contraintes « dancefloor » d’un maxi. Là, je retrouvais une liberté totale, celle que j’avais quand je composais à mes débuts. Les morceaux correspondaient à mes humeurs du moment. C’est ce que permet un album: traverser des humeurs, des ambiances, des paysages, raconter quelque chose en changeant de ton. J’aime l’idée qu’il soit contrasté, à l’image de la vie : calme et nerveux, gai et mélancolique.

Bora :

Je l’ai composé très rapidement. C’était spontané. Mais je me disais qu’il manquait quelque chose et j’ai pensé à la voix de mon ami écrivain Alain Damasio. J’ai pu récupérer le journal intime qu’il tenait sur son dictaphone pendant l’écriture de son second roman La Horde du contrevent. Il y avait ce très beau passage que j’ai utilisé, où il est traversé par un énorme sentiment de puissance, quand il prend conscience de la portée de ce qu’il est en train de créer. Un véritable élan de vie. Extraits : « La seule chose qui a de la valeur, c’est quand t’es capable de faire un chapitre comme celui là. Ça ça restera ! Ça ça mérite que tu vives ! Là t’es pas né pour rien, t’es nécessaire. T’es pas surnuméraire, comme dirait Sartre, t’es pas superflu. (…) C’est la nécessité d’être. Et c’est ça qu’il faut tenir mec, lâche pas le morceau ! (…) Y a pas de concessions avec la vie ». Une fois terminé, je lui ai fait écouter le morceau et il m’a tout de suite autorisé à utiliser sa voix.

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Inspiration :

Damasio m’a dit un jour: « Le problème ce n’est pas l’inspiration, c’est l’expiration ». Tout est déjà en nous. La vraie difficulté, c’est de faire sortir ce qu’on veut exprimer. Aujourd’hui, on est bombardé par une surabondance de sons. C’est pourquoi je m’isole souvent pour faire de la musique. Pour garder un équilibre, je me nourris aussi des échanges avec les autres. Parfois j’ai une idée en tête que j’essaie de concrétiser laborieusement sur mes machines mais la plupart du temps je bricole, j’expérimente. Le morceau se fait progressivement, quelque fois même à partir d’accidents. J’essaie toujours d’en savoir plus sur mes machines, de mieux les maîtriser mais je tiens aussi beaucoup à l’aspect bricolage un peu « naïf » de ma musique. Quand je ne m’amuserai plus en faisant du son, il faudra que j’arrête parce que je veux que ça reste un jeu, même si je sais que c’est un jeu sérieux.

Bricolage :

Ce disque a été réalisé avec très peu de moyens. La production musicale est aujourd’hui plus légère : les outils sont accessibles. Ils permettent aujourd’hui de produire son album avec un home studio de la même manière que les caméras DV permettent de faire un film. Une partie de ce disque a été « fait à la maison » (Interlude in the bed, Poisson pilote). D’autres morceaux se sont fait « sur la route » (Tasty city à Berlin, Aya ama en Sicile). Je jetais alors quelques idées plus ou moins avancées sur un ordinateur portable, puis je les finalisais en rentrant à Paris. Le dernier morceau que j’ai composé pour l’album, La dame blanche, a vraiment été produit à l’arrache. J’avais 3 jours pour terminer le morceau dans les délais. On n’avait pas de studio pour enregistrer le saxophone donc on a fait ça dans un squat à Montreuil. Y avait des gamins qui jouaient à côté de nous. On leur disait de ne pas faire trop de bruit !

Mastering:

Le mastering est la dernière étape dans la production d’un album. Il s’agit d’appliquer des traitements audio sur le mix final pour faire sortir au mieux le son. C’est une étape importante et délicate car on confie son « bébé » à l’ingénieur du son. J’ai eu la chance de travailler avec Rashad Becker qui a collaboré avec les labels Cadenza, Warp ou Connaisseurs et des artistes comme Villalobos, Efdemin ou Jamie Lidell. Il a une qualité indispensable dans cette profession: il est très à l’écoute du producteur. C’était un vrai échange. Je lui ai dit que je voulais une grande profondeur entre les basses graves et les mélodies aigues pour créer du relief, de l’épaisseur et obtenir un son puissant et délicat. Agoria m’a aussi beaucoup aidé sur le plan technique. Il me donnait des conseils sur des petits détails : « fais gaffe à la compression » ou « on entend trop la basse ». Quand tu réécoutes ton disque masterisé, c’est un moment fort et étrange où tu redécouvres ton travail avec beaucoup de recul. Comme si ça ne t’appartenait déjà plus. Et tu peux alors passer à un autre projet.

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en mars 2009.

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