Des tracks qui défoncent

Tout a démarré au milieu des années 1980 avec l’acid house et ses allusions explicites au LSD. Sans vouloir faire l’apologie des drogues, Ô non, Ô grand jamais, les substances illicites ont toujours inspiré les producteurs de musique électronique. De l’ecstasy aux champignons hallucinogènes, en passant par la cocaïne et la kétamine. Morceaux choisis.

Ecstasy

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Photo : livibetter

Tel un dealer zarathoutresque faussant compagnie aux cieux pour mieux refourguer sa came aux humains en mal de dépravation, Joey Beltram susurrait à l’envi « ectasy » sur « Energy Flash » en 1990. Une ode à l’extase que l’on retrouve sur « Ecsta – Deal » d’Emmanuel Top en 1994. Un beat sautillant comme un clubber sur le chemin de la déliquescence progressivement avalé par un tourbillon acid. On imagine le dealer transformé en toupie sur le dancefloor, contraint de se transformer en inspecteur gadget pour répondre au besoin d’évasion irrépressible des milliers de clubbers qui lui tendent les bras. Mais l’oscar du scénario ecstasiesque le plus sordide revient sans doute à The Horrorist sur  » One Night In New York City ». Un mâle en rûte ramène chez lui une fillette de 15 ans rencontrée en boîte et décide de mettre toutes les chances de son côté : « Prend cette pilule. » Elle le fit. Et là, elle lui dit : « Qu’est-ce que tu viens de me donner ? » « Ecstasy », dit-il… ». Quelques secondes de latence jusqu’à qu’une voix démoniaque venue d’outre tombe éjacule les mots suivants : « He fucked her all night ».

Acid

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Photo : La Tête Krançien

Sorti en 1987 sur le label Trax, « Acid Tracks » de Phuture célébrait l’avènement de l’acid house. Derrière ces boucles acid répétitives made in TB-303, DJ Pierre, Herb J et Spany. Le point de départ d’un raz de marée « smiley » qui submergea la Grande Bretagne à coups de free parties les étés 1988 et 1989. De ce Second Summer of Love ont fleuri des multitudes de galettes qui faisaient explicitement référence à l’acid. Parmi les plus mythiques, « Acid trip » de Farley « Jackmaster » Funk ou l’épileptique « Acid Attack » de Mr. Fingers aka Larry Heard qui déstructurait les boucles dans tous les sens. Jesus himself prêchait la bonne parole sur « Jesus Loves The Acid » d’Ecstasy Club en 1988. Bien avant que Laurent Garnier et Shazz revisitent à leur manière l’acid house sur le galactique « Acid Eiffel ». Mais aussi Luke Vibert et Dinky avec respectivement « I Love Acid » et « Acid in my fridge ».

Cocaïne

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Photo : яiveяmyst

« Elle était blanche comme neige, rose comme sang.. », murmure en 2008 la voix satinée du conteur sur « Blanche neige ». Les Français de Dop récidivent trois ans plus tard avec « 1 Gram ». Le récit d’une nuit blanche qui s’éternise ponctuée par des appels à la défonce compulsifs : « make a line », « oh baby I need one more ». Mais la palme du plus gros tube sur la coke revient sans doute à « Charly » de Prodigy en 1991. Les vocaux entrecoupés de miaulements délurés éructent des pseudo mises en garde : « ne sors jamais sans avertir maman ». Sorti en 2007, le « Charly » de Pan-Pot s’aventurait à mettre des mots sur l’orgasme : « Hits your brain like some kinda ego-driven train ». On ne pouvait pas terminer ce paragraphe sans rendre hommage au délirant « Sucre » de John Tajada : « Plus, plus… Passe, passe… Passe le sucre… ». Pour mettre dans mon yaourt…

Ketamine

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Photo : Katie Anderson

Les morceaux tournent en général au ralenti, à l’instar de l’élastique « Lost in the K-hole » des Chemical Brothers. Traduction : perdu dans le trou « K ». Les consommateurs comprendront… La ketamine house tourne autour de 100 BPM, comme « Ketamine Christmas » de Lee Curtiss sorti sur « Fabric 27 », mixé par Matthew Dear. Ligne de basse sautillante, craquelée, échos démultipliés, voix étouffée, cotonneuse. Les repères spacio-temporels semblent avoir disparu. La synesthésie n’est pas loin. Les effets, la texture du son prennent le dessus sur le nombre de bpm, comme sur « The Stalker » de Green Velvet ou, dans une veine plus dubstep, « Spaceman » et « Aquafresh » de Zomby sortis sur le label Hyperdub. On retrouve la référence au Special K sur « Walk and Talk » de Benoit & Sergio. L’histoire d’une fille noyée dans la K : « Elle ne se lave pas les cheveux, ne lave pas ses fringues / Quand je rentre à la maison, elle ne dit même pas bonjour. » Une critique de la Ketamine – accusée cette fois-ci de tuer la danse en rave party – que l’on retrouve sur « No Respect 2K » de 69db sorti en 2001. Les titres du mix parlent d’eux-mêmes : « Ketamine Gonna Kill Techno », « Lost In A K Hole Forgot About Dancefloor » ou « Rich Kids On Ketamine ».

Champis

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Photo : diablopb

Ça démarre avec le thème de Super Mario Bros rattrapé par le gimmick de Tetris qui s’accélère jusqu’à perdre le fil de son propre rythme. A l’écoute de « Mushroom Man » de Butch, la réalité devient jeux vidéo. Au loin, les couleurs virent au fluo, le virage devient trouble, tremble, frétille comme la queue d’un serpent. Bye bye Mario ! Il fallait penser à sauter avant l’arrivée du puits sans fond multicolore. Une expérience relatée (en partie) par Marshall Jefferson sur « Mushrooms en 1996 : « Je marchais sur des nuages, il y avait des couleurs magnifiques. (…) J’avais l’impression de ne plus avoir de pieds, plus de sol en dessous de moi ».

MDMA

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Photo : phil dokas

« Il y a un moment dans la vie où il faut percer à jour le mystère de l’amour », murmure la voix douce de Robert Owens à la manière d’un prophète. Sorti en 1985, remixé par Larry Heard en 1986, « Mystery Of Love » de Mr Fingers a marqué la house de son empreinte atemporelle. Un hommage au MDMA en forme de jeu de pistes qui s’éclaire à l’écoute des vocaux : « Quand on trouve un nouveau départ », « le feeling prend le contrôle », suivi par le joyeux mantra « love, love, love ». Richard Wolfsdorf aka Ricardo Villalobos remettait le couvert en 1996 avec « mdma ». Une montée insidieuse de 9 min 39 synonyme d’ascension vers les sommets de l’extase. A l’écoute du morceau, on sentirait presque une légère déformation du visage annonciatrice d’yeux révulsés.

Julien Moschetti

Publié dans le magazine Trax en juillet 2013.

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