Dominique Cabrera, cinéaste

Tourné dans le bureau de poste du quartier de la Tour, le documentaire Une poste à la Courneuve photographiait la grandeur et la décadence du service public, la misère, la dignité et la force de vie des Courneuviens, sans jamais tomber dans le misérabilisme. Dix-huit ans et huit films plus tard, la réalisatrice a toujours un regard tendre et philanthrope sur le monde. Toujours à la recherche de l’étincelle de vie, de la beauté en chacun de nous, pour caresser d’un vent espoir le cœur des spectateurs.

Dominique Cabrera, Réalisatrice

Photo : Virginie Salot

« Dans mon premier film, Chronique d’une banlieue ordinaire, j’ai filmé les habitants d’une tour dans le quartier du Val Fourré à Mantes-la-Jolie. C’était des portraits de banlieusards, leur beauté, leur inscription sociale, leur inscription dans l’histoire. Mon mon deuxième documentaire, Une poste à la Courneuve, brossait également le portrait de personnes à l’intérieur d’un système social. J’ai filmé les rapports entre les salariés du bureau de poste de La Tour et les usagers. J’étais parti d’un rapport de la sociologue Suzanne Rosenberg. Elle considérait qu’il fallait adapter la mission de service public au contexte particulier des quartiers défavorisés. Cela signifiait que les guichetiers devaient s’impliquer au delà de leurs tâches pour que La Poste de la Tour fonctionne. Par exemple, prendre le temps d’aider une dame à faire ses comptes. D’un côté, la culture de service public était suffisamment vivante pour que les employés de La Poste effectuent leur travail de façon responsable. D’un autre côté, on avait l’impression qu’ils étaient en train de perdre leurs principes quand on voyait leurs visages perdus dans le vide. Pour qu’une société fonctionne, il faut à la fois des idées et des gens, la structure de la République et l’implication personnelle des gens. Un bureau de poste, c’est le service public. C’est ce qui nous relie, l’un des éléments du vivre-ensemble, de la citoyenneté. Analyser la façon dont les gens sont considérés dans un bureau de poste, c’est aussi voir la manière dont on est considéré en tant que citoyen.

« J’ai le sentiment que les rapports humains sont plus riches »

Une poste à la Courneuve a été un moment très important dans ma vie de cinéaste. On a vécu une matinée extraordinaire. La poste était bondée par les gens venus chercher leurs allocs. Les gens savaient qu’on les filmait, mais ce n’est pas pour autant qu’ils se cachaient. Ils se montraient dans leur personnalité. Ils se mettaient en scène pour nous raconter leur vie. Ce jour là, j’ai compris l’importance d’impliquer les personnes dans la mise en scène. Le résultat n’aurait pas été le même si on avait travaillé en caméra cachée. On a réussi à établir un rapport entre l’équipe du film et les personnes filmées. On avait le sentiment d’avoir accès à la vie de façon directe. Les images étaient plus fortes, plus dignes. Les êtres se donnaient à voir sans complexes, avec une grande liberté. Je me rappelle de cet homme qui a interpellé la caméra : « On peut dire n’importe quoi ? Alors j’ai une question. Où est l’argent de la France ? Parce qu’il y en a pour personne… On est pourtant l’un des pays les plus riches… » C’est la liberté, l’alacrité de cet homme qui est belle. C’est un moment génial parce qu’il est vrai, parce qu’il parle avec humour, intelligence, finesse. Ce qui rayonne encore aujourd’hui de ce film, c’est la beauté, la vitalité des gens. Quand on habite en banlieue, on est souvent défavorisé sur le plan des services publics, des revenus ou de l’urbanisme. Mais, malgré la misère et l’abandon, il y a énormément de vie, de vitalité, de créativité en banlieue.

« La financièrisation de l’économie dévore les relations entre les gens »

Mon prochain film, Ça ne peut pas continuer comme ça ! parle de la crise de la dette. C’est d’un président de la République qui veut faire une politique de gauche parce qu’il va bientôt mourir. La proximité de la mort lui fait prendre conscience qu’il n’a jamais rien fait pour les gens. Tous mes films sont inscrits socialement, qu’il s’agisse de documentaires ou de fictions. J’essaye de dire ce que je ressens de l’époque. Aujourd’hui, la société est de plus en plus dure, on a l’impression que la financièrisation de l’économie dévore les relations entre les gens, on a peur que notre pays nous échappe. Le traité européen fait peur parce qu’on a l’impression la souveraineté populaire, l’un des piliers de la société, est en train d’être grignoté. Or, que va t-il rester s’il n’y a plus de démocratie ? Plus d’anomie ? Plus de barbarie ? Plus d’anonymat ? J’ai la sensation intime que l’anomie* et la barbarie augmentent, et, dans le même temps, je sens que la possibilité d’y faire face augmente. Il y a un désir de changement, des manifestations, des luttes sociales… Les gens s’intéressent de nouveau à la politique. On dit que « près du poison croit ce qui sauve », c’est ce que je ressens. J’ai l’impression que la société est plus violente, plus matérialiste. Et, dans le même temps, j’ai le sentiment que les rapports humains sont plus riches, plus vrais, qu’il y a plus de lien, plus d’attention entre les gens. Il y a des raisons de désespérer, mais également des raisons d’espérer. Et je n’ai pas le sentiment que l’inhumanité va l’emporter sur l’humanité. »

* notion développée par le sociologue Emile Durkheim (1858-1917) pour désigner certaines situations de dérèglement social, d’absence, de confusion ou de contradiction des règles sociales.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 11 octobre 2012.

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