Fais la fête et tais-toi !

Écartelée entre les couche-tard et les lève-tôt, la mairie de Paris a crée les Pierrots de la nuit. Des brigades artistiques censées sensibiliser les fêtards au bruit. Le message passe t-il ? Reportage dans les rues de la capitale.

Samedi 22 septembre, 23h30, XIe arrondissement de Paris. Bonnet de nuit vissé sur le crâne, oreiller fixé dans le dos en guise d’auréole, deux silhouettes, blanches de la tête aux pieds, avancent à pas feutrés sur le trottoir de la rue St-Maur. Dans leur ligne de mire, un essaim de fumeurs à sensibiliser. Arrivées à quelques mètres d’un bar, les deux charmeuses de serpents de nuit se figent en statues l’espace de quelques secondes. Avant d’entamer une chorégraphie inédite ponctuée par des bâillements ostensibles. Sur le trottoir, la réaction des clients du bar ne se fait pas attendre : « Vous venez de vous réveiller ? Vous militez pour le sommeil ? » Marionnettes en main, les deux mimes extraterrestres se rapprochent des fêtards. Un peu en retrait, Rachid, le médiateur de la Ville de Paris, attend le bon moment pour faire passer le message et distribuer des flyers pédagogiques : « Restons éveillés sans réveiller ». Tiraillée entre des associations de riverains toujours plus revendicatives, des professionnels de la nuit soucieux de pouvoir travailler correctement et des noctambules qui ont souvent le sentiment qu’on cherche à bâillonner leur capitale, la mairie de paris tente de faire passer le message : « Fêtes moins de bruit ! Aidez-nous à préserver la vie nocturne de Paris et des lieux qui vous sont chers. (…). Quand tu sors, parle moins fort ! ».

Dans le feu de l’action

Financés par la Ville (145 000 euros pour l’année 2012), Les Pierrots de la nuit sont un dispositif expérimental inventé pour exhorter les fêtards à baisser d’un ton aux abords des établissements ouverts tard. ) Depuis mars dernier, des brigades (45 artistes, quelques marionnettes, et 6 médiateurs en tout) interviennent dans les principales zones de fête parisiennes : dans le XIe arrondissement mais aussi à la Butte aux Cailles, dans les quartiers du Marais, Montorgueil, Pigalle, Batignolles, Ménilmontant ou le long du canal Saint-Martin… Bref, là où ça bouge le soir.

« L’idée, c’est de protéger les bars de fermetures administratives, explique Solène en charge de relations presse des Pierrots. Les performances artistiques font sortir les gens de leur dynamique d’excitation, Ça les interpelle, ça les apaise. » En théorie en tout cas, puisque le dispositif est loin de faire l’unanimité, ni chez les acteurs de la nuit, ni chez les associations de riverains dont une représentante expliquait avec véhémence, lors d’une récente réunion municipale sur « La nuit à Paris » en présence de Bertrand Delanoë : « Les Pierrots ne servent à rien. Les gens se moquent d’eux ou jouent à se faire photographier en leur compagnie, ce qui provoque encore plus de bruit. »

Il manque une pancarte « ferme ta gueule »

Pourtant, en général, comme on a pu le constater lors de cette nuit de septembre, les artistes sont bien accueillis. La tâche est moins évidente pour le médiateur, en particulier quand les personnes ont un coup dans le nez. « J’ai l’impression de faire de la merde quand je lis ton flyer… balance Alexeï. Je veux bien essayer de me calmer, mais ça recommencera à la prochaine soirée… Comment les gens peuvent s’autocontrôler quand ils boivent ? Quand je suis dans le feu de l’action, je me lâche. Je me vois mal dire « chuttttt » à mes potes, je vais passer pour un con ! » Quelques mètres plus loin, Alain, 29 ans, entame une danse lascive avec une marionnette des Pierrots : « C’est quoi son p’tit prénom ? Marion ? Quels sont tes désirs les plus enfouis Marion ? Arrête un peu de me toucher, tu me perturbes, tu m’excites ! » Quelques minutes plus tard, la pilule du médiateur a du mal à passer dans la bouche d’Alain : « C’est plutôt drôle, ça attire l’œil… Sauf qu’on a du mal à comprendre quand les deux femmes arrivent avec leurs trucs vaudous (ndlr. Les marionnettes). Le message ne passe pas, il manque un truc… Une pancarte « ferme ta gueule » sur l’oreiller par exemple… ».

1h du mat, rue Jean-Pierre Timbaud. Les artistes n’ont plus besoin de faire le premier pas, ce sont les fêtards qui viennent à eux. Des scènes de théâtre improvisées fleurissent à tous les coins de rue. « Moi, je stérilise mon cerveau avec la fumette, confie un mec à la figurine d’un Pierrot. Ça m’apporte beaucoup dans la vie tu sais, ça me permet de voir autre chose que ce qui se passe en bas de chez moi ». A côté, une jeune fille discute avec Rachid le méditeur :« Je veux bien essayer de faire un peu moins de bruit, mais je fais ce que je peux… lui concède une jeune fille. Faudrait faire la fête sérieusement maintenant ? Et pourquoi pas faire la fête sans musique ? Faut pas s’en prendre à nous, mais à ceux qui nous interdisent de fumer. » Quelques dizaines de mètres plus loin, le médiateur se fait de nouveau prendre à partie devant la queue du bar-concert l’Alimentation générale : « Faudrait savoir : soit vous êtes contre les gens dans la rue, soit vous êtes pour la cigarette dans les bars. »

La loi du silence

1h45 : Le taux d’alcoolémie monte, les esprits s’échauffent, les Pierrots de la nuit ont la tête des mauvais jours. A proximité d’une épicerie, un nouveau noctambule entre dans le jeu de séduction des marionnettistes. Les blagues fusent, les éclats de rire détonnent. Jusqu’à ce que Rachid débarque avec son flyer pour s’entendre dire: « Mais qu’est-ce que tu croyais ? Que j’étais assez fonce-cé pour gober tes conneries ? Le jour où je prendrai du crack, on en reparlera ! » Imperturbable, le médiateur trace sa route. Indubitablement, le message a du mal à passer ce soir. « On se fait déjà chier comme des rats morts à Paris, déplore Stéphane, 24 ans. Si on pouvait gueuler un peu plus dans la rue, on ferait peut-être un peu plus la fête, et on ne dirait plus que la nuit se meurt. » Ironie de l’histoire, les Pierrots de la nuit n’auraient sans doute pas vu le jour si le collectif Quand la nuit meurt en silence n’avait pas dénoncé en 2009 « la loi du silence généralisée ( …) en passe de reléguer la Ville Lumière au rang de capitale européenne du sommeil ». Sommée de réagir, la mairie de Paris organisa « les états généraux de la nuit » en 2010 qui donnèrent eux-mêmes naissance aux Pierrots de la nuit.

Deux ans plus tard, la loi du silence semble toujours de mise et les rapports entre noctambules et couche-tôt loin d’être pacifiés. « Qu’est-ce que je dois faire ? M’empêcher de vivre pour respecter les gens autour de moi ? déplore Clément, 23 ans. C’est normal de faire du bruit, ça signifie qu’on est vivants. Le jour où tu fermes ta gueule, tu meurs à petit feu. Les bobos et les nouveaux riches achètent dans les quartiers populaires pour finir par se rendre compte que le bruit les emmerde. Si tu supportes pas le bruit, tu t’installes pas rue Jean-Pierre Timbaud, tu vas vivre dans le 15ème. A chacun de faire des efforts de tolérance. Il faudrait aussi éduquer les riverains, leur faire comprendre que des gens vivent de la nuit, qu’ils ont besoin de se détendre, notamment en période de crise. » Un discours que le très virulent réseau Vivre Paris, lancé en janvier 2010 et regroupant vingt-quatre associations d’habitants soucieux d’avoir la paix, ne semble pas désireux d’entendre. Pas certain que les Pierrots arriveront à mettre tout le monde d’accord.

Julien Moschetti
Publié dans le magazine Tsugi en novembre 2012

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