Florence Miailhe, réalisatrice

Fille de Mireille Miailhe, l’artiste peintre décédée en décembre dernier, Florence s’est fait un nom dans la réalisation de films d’animation. Fait rarissime, elle retravaille la mosaïque que sa mère avait réalisée pour l’école Romain-Rolland de La Courneuve. Une manière de donner un nouveau souffle de vie à l’oeuvre de sa mère.

F-Miaihle©VS

Photo : Virginie Salot

« La municipalité de La Courneuve m’a contactée pour me dire qu’on allait démolir l’école Romain-Rolland où figurait la mosaïque que ma mère avait réalisée en 1968 (Le cerf-volant). Un comité de soutien s’est constitué pour sauvegarder l’œuvre. Ma mère était encore vivante à l’époque, mais la maladie d’Alzheimer l’empêchait de prendre des décisions. Il a finalement été décidé de faire un fac-similé de la mosaïque avant de l’installer dans un autre espace public de La Courneuve. C’était la solution la moins onéreuse. J’ai fait appel à la mosaïste Karin Ljunghorn qui a rencontré les deux mosaïstes de ma mère. La municipalité savait que je faisais des films d’animation et de la peinture. On m’a donc demandé de compléter le dessin d’une partie de la mosaïque. Je me suis efforcée de me mettre dans la tête de ma mère pour rester dans l’esprit de la mosaïque originelle sans pour autant mettre en avant le morceau que j’ai refait. Je ne voulais pas la trahir. Je me suis sentie investie d’une mission un peu lourde, d’autant plus qu’elle était décédée quelques mois plus tôt. Je n’avais pas la marge de manœuvre habituelle d’un artiste qui se dit « c’est comme ça que je le vois et personne ne peut le contester.» Quelqu’un pouvait dire à tout moment, « tu crois que Mireille aurait voulu mettre un truc bleu turquoise à cet endroit ? » Je ne crois pas aux fantômes, mais j’avais l’impression de la faire revivre à travers mon travail.

 « Je résiste à la vitesse »

La peinture était un engagement de tous les jours pour ma mère. Elle travaillait beaucoup, tout le temps. Dès qu’on entrait à la maison, on sentait l’odeur de térébenthine. Elle était aussi très engagée sur le plan politique. Elle a notamment participé avec Boris Taslitzky avant la guerre d’Algérie à un projet financé par le Parti communiste pour dénoncer la colonisation en Algérie. Je m’engage aussi, mais différemment. Je résiste à la vitesse, par exemple. Je mets deux ans pour faire un film de 10 à 15 minutes. Je passe des années à travailler sur des choses soit disant « inutiles ». Notre société a besoin d’artistes qui font des tableaux, de la musique ou des films sans compter leur temps. J’utilise une technique d’animation directe sous la caméra. Je fais un dessin avec de la peinture à l’huile sur du verre. Je le transforme petit à petit, puis je photographie progressivement les images. Les studios Disney ont transformé cet art en industrie, mais certains artistes continuent à faire de l’animation d’auteur, plus ou moins seuls, avec des petites équipes. Une télé ne va pas payer dix fois plus parce qu’on met dix fois plus de temps qu’un autre à faire un film. On n’a pas beaucoup moyens mais on se donne le temps de faire des films « hors du temps ».

« Faire revivre ma mère à travers mon travail »

J’ai mon atelier aux Frigos depuis 20 ans. Ce n’est pas un hasard si je fais des films d’animation. L’influence de la peinture est évidente, mais le traitement n’est pas le même. J’ai essayé de développer un autre savoir-faire, de ne pas être pile poil dans les pas de ma mère. Les films d’animation restent néanmoins très picturaux. Le travail de préparation d’un film ou d’une peinture est similaire. On part d’esquisses, de croquis. C’est le récit, le rythme, le déroulement dans le temps qui changent. Je trouve plus facile de faire une suite d’images qu’une seule image qui doit être parfaite. Une peinture doit susciter de l’émotion à chaque fois qu’on la regarde. Un film d’animation, on le regarde, et puis c’est fini. Mais il doit aussi, comme une toile, raconter plusieurs histoires, à travers les dessins, les images qui se succèdent, mais aussi à travers la matière. C’est ma mère qui m’a inculqué l’importance de la matière. Je travaille actuellement avec deux autres réalisatrices sur une série de six épisodes de cinq minutes sur Les métamorphoses d’Ovide. J’écris en parallèle un scénario de long-métrage avec Marie Desplechin : le voyage de deux enfants abandonnés par leurs parents en quête d’un pays où la vie sera meilleure. J’avais envie de raconter une histoire de migrants en résonance avec ce qui se passe actuellement à Malte ou Lampedusa. Ce sera donc un film politique ! »

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 16 juin 2011.

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