La face cachée de la French touch

Moins médiatisée que les pionniers Daft Punk, Cassius ou Air, la deuxième génération de la French touch baigne, pour la plupart, toujours dans la musique. Enquête sur les destinées croisées de ces ex-stars qui préparent dans l’ombre leur retour.

Kojak, les Dax Riders, les Micronauts, Demon, Modjo, Superfunk, Bosco, les Clones, Benjamin Diamond. Tous ces artistes estampillés « french touch » ont un point commun. Ils furent un jour encensés par les critiques avant de retomber dans l’ombre. Hier stars, aujourd’hui méconnus du grand public. La célébrité et le succès sont souvent éphémères, cruels et capricieux. La roue médiatique tourne. De nouvelles stars en chassent d’autres. Nos souvenirs entassés au fin fond de nos mémoires, sont rapidement enterrés par de nouvelles actualités. Les tracks et les albums electro vieillissent vite, très vite. Rares sont ceux qui restent en haut de l’affiche sur la durée.

1995. La house filtrée discoïsante caractéristique de la french touch déferle sur la planète électro. 1997. Sortie du fameux Homework des Daft Punk. Dans le sillage des Daft, Motorbass et autres I:Cube, les producteurs français (Cassius, Kojak, Dimitri From Paris, Air…) cartonnent à l’international. Le courant french touch est né. A cette époque, Demon sortait déjà ses premiers maxis. Après deux albums solo, des participations sur les albums du 113, de La Rumeur et de Mafia K’1 Free, l’auteur de You Are Me High, prépare aujourd’hui un nouvel album electro : « A l’époque, la musique électronique en France, c’était soit de la dance commerciale qu’on entendait à la radio, soit de l’underground qui ne se vendait pas. Les Daft ont négocié un énorme deal avec les majors. Ça a été le déclic psychologique pour les autres. On a compris qu’on pouvait aussi vendre des disques à l’international. On s’est dit : « on peut aussi passer à la radio si on fait une tuerie. Pas besoin de vendre son cul pour marcher » ».

1175851486_kojak_crime_in_city« Quand Daft a commencé à monter, toutes les majors voulaient signer à tour de bras les groupes d’electro français, se rappelle Olivier des Dax Riders. Tous les artistes présents sur la compil Future Sound of Paris (ndlr.1ère compil electro distribuée en France par une major) ont été contactés par les majors. C’était devenu notre book de référence. On a fait le tour des maisons de disques alors que l’on n’avait même pas d’album. Il a fallu faire un album en vitesse avec tous nos maxis. » Techno démocratisée, scène electro française décomplexée, les labels et les magasins de disques poussent dès lors comme des champignons à travers la France. Avec l’arrivée des homes studios et des samplers, plus besoin de passer par les majors pour produire du son. Entre 1998 à 2001, c’est l’âge d’or de french touch. Les tubes n°1 des charts à international s’enchaînent. Les artistes labellisés french touch tournent dans le monde entier.

Le jour où Demon termine le futur tube You Are My High, il appelle ses potes de la french touch pour leur annoncer « J’ai fait mon Stardust ! » (ndlr. Music Sound Better With You). «Stardust a traumatisé les mecs qui se sont dit « on peut faire de l’argent avec la musique électronique », explique Jayhem de Kojak. Tu pouvais devenir millionnaire par accident. Les producteurs ont essayé de reproduire la même chose, d’appliquer les recettes du succès. Après, on a entendu des trucs indigestes comme des remixes electro de Bob Marley ». Les médias français seront les premiers complices de cette overdose de french touch. A l’instar des Inrocks qui offrent en 2001 leur couverture à Bosco, tout juste signé chez la Warner. Malgré le coup de pousse médiatique, les chiffres de vente de l’album déçoivent. Qu’importe, le groupe est invité au Midem pour mixer entre François K et Green Velvet : «On avait rien à faire là bas. A la fin du set, les gens sont venus nous dire « c’était génial ce passage avec 3 minutes d’infrabasses ! « En réalité, on avait eu un problème de son ». Bosco fait ensuite peau neuve. Ils s’appelleront désormais Les Prototypes. Un son pop kitch dont les paroles naïves ont des relents d’Indochine ou de Taxi Girl. La sauce finit par prendre, mais loin de la France : au Canada, aux USA et au Japon : « Les paroles étaient perçues comme exotiques. Notre handicap en France, c’était le son pourri, les collages et les montages. Aux USA, les mecs disaient « Jamais entendu un son pareil ! ». Ils ont aimé le côté brut et cheap de notre production et de nos textes.».

StardustAu final, « seule une dizaine de groupes a vraiment profité du succès de la french touch », affirme Benjamin Diamond, qui a vendu 3 millions de singles avec Stardust. Le fondateur du label Diamond Traxx fera partie de ces producteurs (avec notamment Kojak, Demon ou les Dax Riders) qui franchiront avec succès l’étape du premier album sans réussir à confirmer lors du second album. Des désillusions à la hauteur des espérances suscitées par les chiffres astronomiques des pionniers frenchies. Surévaluation du premier album en pleine période euphorique french touch ? Manque de renouvellement et de spontanéité artistique ? Voltefaces artistiques subites à l’origine de la désaffection des fans ? Crise du disque et des majors ? Mauvais timing de distribution ? Une conjonction de facteurs aura joué dans ces échecs. « Beaucoup d’artistes ont disparu très vite après les coups de projecteurs, analysePhilippe Laugier de Sound of Barclays (Universal). La scène s’est très vite diluée. Le problème de l’electro, c’est qu’il y a beaucoup d’auto-production. Cela nécessite autonomie et fibre productrice. Les parrains de la french touch première génération étaient pour la plupart des artistes et des producteurs de talent. Puis, les parasites de la french touch sont arrivés.»

Certains acteurs de la scène quitteront le navire avant le naufrage. Ils s’envolent dans d’autres directions, guidés par leurs premiers amours. Etaient-ils les plus mûrs à l’époque ? Quand Kojak se sépare, DJ Vas replonge dans le hip hop. Jayhem retourne à la musique traditionnelle créole (Gwoka et Bel Air). Tous les deux travaillent d’ailleurs actuellement sur un nouvel album. Grégoire, le dernier de la bande, arrête le mix pour reprendre son métier de producteur chez Première Heure (bandes sons longs métrages et publicités):  » Je faisais danser des gosses de 15 ans qui voulaient écouter Guetta. Quand je passais des morceaux pointus, ça emmerdait le public. Je me suis dit : qu’est-ce que je fous là ? Un soir, je passe un vieux track fondateur de la house (ndlr. Love can’t Turn Around de Farley Jackmaster Funk). Le DJ résident du club de 18 ans vient me voir et me dit : « super morceau mais je préfère l’original ». » Ex-chanteur d’un groupe de rock, Benjamin Diamond revient à une pop synthétique nourrie de vocaux.Quant àFafa Monteco, il refuse un 2ème album de Superfunk : « Je trouvais très réducteur de faire des tracks à base de samples. Ça ne m’amusait plus. Le déclic s’est produit en 2001 quand j’ai remixé Depeche-Mode. J’ai réalisé que j’étais attiré par des ambiances plus deep et aériennes ». Aujourd’hui, le patron du label Hypnotic poursuit sa carrière de DJ et dirige un studio de mastering (DPMS). Dernièrement, il a masterisé les albums solo des deux ex-membres de Modjo (Yann Destal et Romain Tranchart), autre figure de la french touch.

Mais la palme de la meilleure résurrection revient sans doute aux Clones. Après 3 ans d’attente, leur premier album sort chez Sony en 2003. Critiques dithyrambiques. Couverture des Inrocks, d’Open Mag et de BPM. Musique qui tourne en boucle sur Radio Nova. A peine 30000 exemplaires seront vendus. Dérisoire. Les deux jumeaux ont leur explication: « C’était un disque de french touch 3 ans après la guerre. En 2003/2004, c’était le début du téléchargement massif. Les maisons de disques étaient en pleine restructuration. Sony a viré l’essentiel des équipes marketing, supprimé le budget marketing, Or, c’est le marketing qui fait aussi la réussite d’un album. ». Pour couronner le tout, leur manager est incapable de leur trouver des dates de tournée. Alors, ils inventent un personnage virtuel, un pseudo manager qui n’est autre qu’eux-mêmes et décrochent plus de 60 dates en 3 ans. En 2006 et 2007, ils remportent le concours d’innovation Oséo qui finance des projets technologiques innovants de Recherche & Développement. Grâce à des subventions conséquentes et des fonds privés, ils montent la société Feeltune spécialisée dans la conception électronique et logicielle. Depuis 2 ans, ils développent « la machine de leurs rêves » (le Rhizhome, une station de production musicale) qu’ils prévoient de commercialiser lors de la sortie de leur prochain album. Dix ans après, la french touch est peut-être sur le point de retrouver une âme.

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en avril 2009.

Discographie :

Singles :

Kojak : Hold Me (1998) Stupid Jack (1999) Art To Breathe (2002)

Stardust : Music Sounds Better With You (1998)

Superfunk Lucky Star (1999)

Demon vs Heartbreaker : You Are My High (2000)

Modjo : Lady (2000) Chillin’ (2001)

Bosco : Satellite (2001) Novo Screen (2002)

Dax Riders People (2000) Real Fonky Time (2002)

Les Clones : Shut Up And Dance (2003)

Prototypes : Danse Sur La Merde (2004)

Albums :

Bosco LP (1997) Paramour (1999) Action (2001)

Demon Midnight Funk (2001), Wuz (2002) Music That You Wanna Hear (2004)

Kojak Crime in the City (1999)

Superfunk Hold Up (2000)

Dax Riders Back in Town (2001)

Modjo Modjo (2001)

Les Clones Safety Copy (2003)

J.M

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