La mode en banlieue s’embourgeoise

Pendant que les grands couturiers présentent leurs collections automne-hiver, les jeunes Courneuviens façonnent leur propre mode.

Baskets Nike Air Max, survêtement Adidas Chelsea noir et orange, sacoche noire Calvin Klein : Moustoifa, 24 ans, porte la panoplie tendance des jeunes banlieusards. C’est à Marseille que l’animateur de l’antenne Jeunesse de la Tour a découvert les combinaisons aux couleurs des clubs de football. Un effet de mode qui s’est étendu à la région parisienne depuis un an. Quant aux sacoches de marques de luxe (Armani, Louis Vuitton, Calvin Klein, Gucci), elles sont devenues, en l’espace de quelques années, un accessoire de mode incontournable pour les hommes. D’après Moustoifa, ses alter ego masculins « investissent dans les grandes marques de prêt-à-porter quand ils touchent leurs premiers salaires. Ils passent des chaussures Nike ou Adidas à des sneakers Louis Vuitton et des joggings aux jeans Levi’s ou Diesel ».

Un phénomène qui ne surprend pas Philippe Liotard, sociologue à l’université Lyon-1 : « Ces jeunes se valorisent à travers les apparences, mais aussi à travers la possession des marques. La panoplie baskets-survêt-casquette est valorisée pour son image sportive, mais aussi parce que ces vêtements coûtent cher. » En banlieue, comme ailleurs, on est prêt à mettre le prix fort pour renvoyer l’image de la réussite sociale. Selon Frédéric Monneyron, auteur de La Sociologie de la mode*, le prix n’est pas toujours dissuasif : « Contrairement à d’autres milieux sociaux, les jeunes de banlieue hésitent moins à consacrer des sommes importantes à leurs vêtements. » Une analyse confirmée, sur le terrain, par le retour en force des baskets montantes Air Jordan chez les jeunes Courneuviens des 4 000 (ndlr : 50 à 190 euros la paire). S’ils sont prêts à casser leur tirelire pour posséder les dernières chaussures à la mode, nombreux sont ceux qui ont recours à la débrouille pour compléter leur arsenal vestimentaire.

Mode de banlieue

Photo : Virginie Salot

À ce petit jeu, les magasins chinois de Saint-Denis offrent le meilleur rapport qualité-prix du coin pour les filles : des copies de marques à prix cassés pour tous les budgets. « La moitié des filles de La Courneuve vont à Saint-Denis, confirme Moina, 16 ans, qui fait figure d’anticonformiste avec sa veste en cuir rouge cintrée et son pull-over multicolore. Pour se différencier, il faut aller à Paris. Plus tu vas loin, plus tu es sûre que les autres ne trouveront pas les mêmes fringues. » Un comportement d’achat confirmé par Salwa, 15 ans : « Je vais à La Courneuve ou à Saint-Denis pour la « dépanne ». Le reste du temps, je vais à Drancy, Rosny, gare du Nord ou Châtelet. »

Et les tendances vestimentaires, version féminine ? « La recherche du conformisme vestimentaire est influencée par les parents, les amis proches, mais aussi les médias, explique Philippe Liotard. Les filles adoptent les codes vestimentaires des actrices de cinéma ou des chanteuses qui figurent dans les magazines. » Contrairement aux hommes, les banlieusardes s’inspirent des mêmes tendances que les Parisiennes : jeans slim, leggings, vestes cintrées, bottes, talons, sacs à main XXL… À condition, toutefois, de pouvoir les porter à La Courneuve. « Je ne m’habille pas de la même façon à Paris et en banlieue, confie Assia, 16 ans. Même si je suis parfaitement à l’aise ici, en short, jupe ou leggings, je reste raisonnable. Le regard des gens est très présent, le bouche-à-oreille circule vite. »

Julien Moschetti

* L’ouvrage La Sociologie de la mode est paru aux PUF en 2010.

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 26 avril 2012.

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