Le clubbing lesbien en mutation

Depuis la fermeture du Pulp à Paris en 2007, les clubbeuses endeuillées ont trouvé refuge dans les derniers bastions du clubbing lesbien. Pour le meilleur et pour le pire.

Samedi 28 novembre, 23h30, rue Oberkampf dans le XIème arrondissement de Paris. Aux abords du Nouveau Casino, le trottoir est envahi par les nanas. Devant la Mercerie, le Café Justine et le Charbon, des petits groupes de filles se forment. Si la densité de femmes est aussi importante, ce n’est pas un hasard. Car ce soir, c’est la soirée Wet For Me au Nouveau Casino, le rendez-vous électro mensuel des lesbiennes branchées organisé par les girls du collectif Barbieturix.

La marque de fabrique des Wet For Me ? Une programmation éclectique alléchante (Jennifer Cardini, Chloé, Scratch Massive, Princess Superstar, Housemeister, Krikor, Glass Candy, Discodéine…) qui fait la part belle aux artistes féminines.  Et, surtout, la distribution d’un fanzine « furieusement fille » trash et décalé. A l’intérieur du club, 90% de nanas pour 10% de mecs en début de soirée, une clientèle fashion et bigarrée : des « gouines à mèche » au look savamment travaillé  (jeans slim, tee shirts graphiques aux motifs originaux, Nikes montantes), des néo-punkettes tatouées, piercées, visages grimés d’eyeliner noir. Ici, les clientes se roulent des pelles sans tabou. Sur scène, les deux Danoises de Fagget Fairys font de même, comme à la glorieuse époque du Pulp.

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Ah le Pulp… Le défunt club mythique lesbien est encore sur toutes les lèvres : ses soirées électro pointues en semaine ouvertes aux hétéros, ses soirées plus généralistes réservées aux filles le week-end. Une atmosphère électrique, une ouverture d’esprit rare, un mélange des genres unique et, surtout, un lieu fédérateur pour toutes les lesbiennes de Paris. Grâce au Pulp, plusieurs lesbiennes (Sextoy, Jennifer Cardini, Chloé…) se sont fait un nom sur la scène internationale. Fanny Corral, ex-programmatrice du club, est la mieux placée pour en parler : « Le Pulp était un lieu fixe qui donnait aux filles un point de chute, un statut à part entière. Le fait d’avoir ouvert la porte aux hétéros le jeudi avec une programmation basée sur la qualité musicale a drainé tout type de clientèle, ce qui a offert plus de visibilité au club et aux lesbiennes ».

Quand le club ferme ses portes en juin 2007 après dix ans de bons et loyaux services pour laisser la place à un parking (sic), les filles se retrouvent un peu désemparées : le lieu de rendez-vous hebdomadaire n’existe plus. Mais qui nous dit que le club serait resté au firmament du clubbing parisien s’il était resté ouvert ? Pour Zouzou, ex membre de l’équipe du Pulp aujourd’hui gérante du Rosa Bonheur, « avec le Pulp, on n’aurait pas pu faire mieux : cela faisait des années que c’était au top. On a fermé au bon moment, juste avant l’interdiction de fumer dans les clubs. Si on avait continué, cela aurait été un enfer de gérer les gens qui fument leurs clopes dehors. Aujourd’hui, on a ouvert le Rosa Bonheur pour continuer à donner du plaisir aux gens, un lieu où on peut danser, discuter et manger ».

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Les clubbeuses endeuillées trouvent alors refuge dans les derniers bastions du clubbing lesbien : Le Troisième Lieu, le Rive Gauche ou les Clito Rise des Barbieturix (organisées à l’époque à la Flèche d’Or). Quelques mois plus tard, de nouvelles soirées filles vont profiter de la disparition du Pulp pour prendre leur envol. Des soirées à la programmation généraliste comme la Womexx, SameSex, EVE’nt, Luscious Décadence… Et, plus récemment, les CrazyGirls.

« J’ai beaucoup traîné dans ce genre de soirées, explique Naïla, une jeune clubbeuse de 21 ans. Ça correspondait à la période de mon coming-out. Quand je sortais,  je voulais me retrouver avec des filles comme moi. Mais ça m’a vite lassé. Je n’aime pas trop quand tout tourne autour de la drague, quand la musique devient accessoire ». Résultat, Naïla se tourne vers des soirées qui privilégient une programmation musicale de qualité. Hormis les Wet for Me, on retrouve dans le haut du panier de la nuit lesbienne parisienne la Flash Cocotte à la Java, majoritairement gay mais aussi plébiscitée par les filles, la What’s gouine On (un jeudi par mois aux Disquaires) ou la Babydoll (Bains Douches, Chez Régine). D’autres soirées plus undergrounds ont lieu aux Souffleurs, dans le Marais parisien.

Mais la multiplication des soirées gouines est la partie visible de l’iceberg. La partie immergée est un peu moins rose, notamment sur le plan artistique. La rampe de lancement artistique qu’était le Pulp n’a pas encore trouvé de digne héritier. L’exposition dont bénéficiaient ses artistes n’est pas comparable, si bien qu’on attend toujours l’émergence des nouvelles Jennifer Cardini, Chloé ou Mlle Caro. Selon Rag de Barbieturix, « la scène lesbienne est derrière nous. On assiste à une phase de creux lié au fait qu’il n’y ait pas de lieu fixe pour les lesbiennes. Sans compter le fait que les femmes sont sous-représentées dans la musique : le business de la nuit est essentiellement masculin ».

Sans lieu fixe, les organisatrices ont désormais deux possibilités : la location des lieux (production) ou la co-production (partenariat avec les établissements). Hermione de Barbieturix « aimerait bien louer des lieux mais cela impliquerait de faire des entrées entre 15 et 20 euros. Or, notre clientèle n’a pas les moyens. On est donc obligées de faire des co-productions avec des clubs hétéros ». Conséquence directe : les organisatrices sont dépendantes de la politique des établissements hétéros.

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Le club a désormais son mot à dire sur la programmation, sur la clientèle, sur les tarifs des consommations… Ce qui, à la longue, déteint sur l’identité des soirées filles. Fanny le regrette : « une culture lesbienne existe avec ses propres codes, mais il est difficile d’imposer ça dans un lieu géré et fréquenté par des mecs ou des hétéros. C’était l’avantage du Pulp : on y imposait nos propres règles et la clientèle devait les respecter. Par exemple, on a fait au Pulp des performances SM lesbiennes de Maria Beatty. C’est impossible de faire ça au Nouveau Casino ».

Malgré les efforts des organisatrices et la tolérance des établissements, certaines soirées lesbiennes finissent donc par ressembler à des soirées hétéros. C’est d’ailleurs ce qu’a ressenti Fanny lors de la soirée Wet For Me du 28 novembre: « Entre minuit et 2h, il y avait une majorité de filles. Mais, à partir de 2h, on laisse rentrer tout le monde. Résultat, tu te retrouves avec des mecs qui hallucinent parce que le club est plein de filles et qui commencent à te faire chier, te draguer… Alors, les filles se tirent et la norme dominante reprend le dessus. » Pourtant, « c’est très important pour les jeunes gouines d’avoir un espace pour s’affirmer et s’exprimer en sécurité. Elles ont besoin d’un modèle pour se construire. Je ne m’aventurerais pas à embrasser ma meuf dans certains clubs de la capitale ».

Alors, où est le juste milieu ? La plupart des lesbiennes sont favorables à la mixité mais, dans le même temps, elles sont bien obligées de filtrer la clientèle pour préserver l’esprit de leurs soirées. « Dans les soirées lesbiennes, le mec ne va pas comprendre pourquoi il ne peut pas rentrer et les femmes ne vont pas comprendre pourquoi il y a des mecs à l’intérieur », explique Rag, co-organisatrice des What’s Gouine On. Confrontée à ce dilemme, elle a mis à la porte des Disquaires l’ex-physio du Pulp : « si les mecs sont cools, on préfère qu’ils rentrent : on veut des mecs à nos soirées. Mais si cinq mecs se présentent à l’entrée, on leur dit non ».

Sans lieu fixe, le compromis indépendance, ambiance, bonne programmation est difficile à trouver. D’autant plus qu’aujourd’hui, la plupart des organisatrices ont un travail à côté. Dans ces conditions, difficile de promouvoir une scène lesbienne digne de ce nom. Et, quand on rajoute la question des prix, le casse tête devient insoluble. Pour DJ Ma, résidente des Babydoll, qui vient de lancer les Lick my lipstick, « tu as intérêt à avoir les reins solides financièrement parlant, parce que les filles ne suivent pas toujours. Elles gagnent moins que les garçons à compétences égales, donc elles ont tendance à avoir un budget « sorties » moins important ». Une variable financière qui empêche pour le moment le clubbing lesbien de véritablement décoller. D’autant plus que, comparé aux gays, la culture clubbing est moins prononcée chez les lesbiennes.

Mais, la vie nocturne lesbienne est peut-être en passe de bouger avec l’ouverture en janvier d’un endroit au concept inédit : Les Filles de Paris, rue Quincampoix. Un bar-club et un restaurant semi-gastronomique réunis au sein d’un même lieu ouvert toute la nuit. Pour Yauss, déjà à l’origine du Troisième Lieu et du magasin de vinyles  My Electro Kitchen, le nouvel établissement sera « très filles le week-end et mixte la semaine, avec une programmation éclectique et innovante : électronique, pop, rock, des performances, des concepts originaux (soirées cabaret, karaoké revisité, cocktails dinatoires)… ». Reste à savoir si la programmation musicale sera à la hauteur des espérances. Et si ce nouveau lieu de rendez-vous mixte réussira le double pari de fédérer les filles et de redonner ses lettres de noblesse à la nuit lesbienne.

Julien Moschetti et Marie Kirschen

Article publié dans Tsugi en décembre 2009.

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