Les drogues du futur

Si la consommation de cocaïne, de mdma ou d’amphétamines tend à se stabiliser en France, les nouveaux produits de synthèse (NPS) vendus sur le net séduisent de plus en plus de consommateurs de drogues. Enquête sur ce nouveau phénomène.

« Je regarde un de murs de la chambre. Il est couvert de symboles psychédéliques. Je vois les différentes phases de la vie se dérouler sur le mur. Je vois l’acte sexuel en lui-même, le spermatozoïde qui entre dans l’ovule, la division cellulaire, la formation du fœtus qui grandit petit à petit. Je vois un bébé qui grandit, je le vois vieillir et mourir pour finalement voir sa tombe. » Les visions d’Arthur* ne sont pas liées au LSD. Il était sous un puissant hallucinogène synthétique de la famille des NPS. 4-MTA, 5-IT, 2C-B, 2C-I,On ne compte plus les nouvelles substances psychoactives qui imitent les effets des drogues « classiques » (ecstasy, amphétamines, cocaïne, cannabis). Leur particularité ? Des structures moléculaires similaires qui leur permettent de contourner la législation sur les stupéfiants. Principalement produits en Chine et en Inde, la plupart des NPS sont en effet commercialisés sur la toile en tant qu’euphorisants légaux.

Le grand public a découvert leur existence début 2010, suite à plusieurs décès attribués à la méphédrone en Grande Bretagne. Deux ans plus tard, l’observatoire européen des drogues et des toxicomanies (EMCDDA) détectait 73 nouvelles substances psychoactives. Une tendance à la hausse catalysée par internet et la mondialisation. Ces profonds vecteurs de changement ont en effet réussi à courtcircuiter les dealers traditionnels en l’espace d’une dizaine d’années. « Les consommateurs achètent ces produits sur des sites de vente très sexy, très marketisés, constate le docteur Laurent Karila, addictologue à l’hôpital Paul-Brousse. Ils les reçoivent directement dans leur boite aux lettres. Le caractère illégal du dealer en bas de la rue a disparu. Les NPS sont plus accessibles et moins chers que les drogues classiques.»

Testeurs avertis

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© Flickr Licence Certains droits réservés par Elad R

Selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), la majorité des NPS est proposée sur internet à des prix variant de 8 à 20 euros le gramme. Seul gros hic, le défaut de leur qualité : la nouveauté. « Ces produits sont mal connus, on ne sait pas trop ce qu’on consomme, on maîtrise mal les risques », s’inquiète Laurent Karila.Rares sont en effet les études publiées dans la littérature scientifique sur les risques que présente la consommation des NPS chez l’homme. Confrontés à l’afflux croissant de nouvelles molécules, les pouvoirs publics et la communauté scientifiques peinent à réagir. Si bien que plusieurs sites communautaires ont décidé de s’engager dans la prévention des risques pour combler le vide juridique et informationnel.

En l’espace de quelques années, bluelight.ru et psychonaut.com sont devenus des références pour les expérimentateurs de drogues de synthèse.Sur le forum des psychonautes, les modérateurs s’insurgent contre l’apologie des drogues et prônent « la prévention et la consommation la plus réfléchie possible des substances ». Juste au exemple. Un jeune internaute avide de nouvelles expériences déclare sur le forum que les NPS sont « plus sains pour la santé qu’un truc vendu à la sauvette fabriqué je ne sais où ». Réponse d’un psychonaute expérimenté : « Les NPS sont loin d’être sains. D’ailleurs, beaucoup les trouvent plus toxiques que les produits « classiques ». Ils sont aussi fabriqués « on ne sait où », et ils ne sont pas forcément plus purs, même ceux vendus dans un packaging commercial. Si tu tiens vraiment à te diriger vers les NPS, investis dans une balance et ne déconne pas avec les dosages ! »

Dosage attention danger

Parlons-en des dosages. Selon Vincent Benso, sociologue à l’association Technoplus, « Les dosages de certains NPS doivent se faire au 1/100ème de gramme près. Beaucoup pensent que les NPS sont moins forts que les produits classiques. Mais c’est tout le contraire. Les effets secondaires sont plus importants, la descente est plus longue. Le Dragonfly, c’est 36 heures de montée avec des vagues successives. » Et de louer la démarche du site psychonaut.com: « Quand le produit a moins de trois mois d’existence, on ne dispose pas d’informations scientifiques. Les recherches mettent du temps à aboutir. Le seul moyen de s’informer, c’est de se rendre sur ces forums où l’on trouve des partages d’expériences sur les usages et les dosages. Les consommateurs se font leur propre opinion. Ils demandent conseil à des mecs de 40/45 ans qui se sentent investis d’une espèce de mission. Ils mettent en garde les jeunes pour les empêcher de faire les mêmes conneries qu’eux au même âge.»

Reste à savoir le profil et les espaces de consommation des amateurs de NPS. L’OFDT répertorie deux types de profils : les usagers proches de l’espace festif gay, traditionnellement consommateurs de substances psychoactives, et les usagers « connaisseurs » qui se perçoivent comme des pionniers de l’expérimentation des drogues. « La plupart consomment dans des fêtes privés, constate Vincent Benso. Rien à voir avec la coke ou les ecstas que l’on retrouve partout dans les espaces festifs. La consommation des NPS reste anecdotique. S’il y a eu un effet de mode pour la méphédrone en 2010, c’est parce qu’il y a avait une pénurie de MDMA. Mais il n’y a jamais eu le même engouement qu’avec l’ecstasy ou la kétamine. Les effets secondaires et les descentes des NPS sont trop longs. » Pour reprendre les mots d’un psychonaute, « prendre un 2C (ndlr : 2C-B, 2C-I, 2-CE) sans connaître le dosage, c’est un peu comme être attaché à un poteau tout nu, bien cambré le cul en arrière, en compagnie d’un taureau dans un champ ». On comprend mieux pourquoi la cocaïne, les amphétamines et l’ecstasy demeurent, et de loin, les stimulants de synthèse les plus fréquemment consommés en Europe. Pour combien de temps encore ?

Julien Moschetti

Publié dans le magazine Trax en juillet 2013.

* Le prénom a été modifié pour des raisons d’anonymat.

Pour en savoir plus sur les addictions en général, lire Accro! de Laurent Karila et Annabel Benhaie (Flammarion)

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