Les voitures électriques ont leurs compositeurs

A quoi ressemblera le son des voitures électriques du futur ? L’Ircam et le compositeur Andrea Cera ont accepté de nous dévoiler en avant-première les secrets des futures voitures électriques de Renault.

« Casse-toi pauv’ con ! Casse-toi pauv’ con… ». « Bouge de là ! Bouge de là ! ». Tels pourraient être dans un futur proche les messages que les cyclistes pourraient diffuser en boucle aux imprudents piétons qui traverseraient le couloir des vélibs sans regarder. Des messages «plus explicites, plus efficaces, plus évocateurs » que le bruit des traditionnelles sonnettes des vélos, argumenteraient en cœur les inventeurs de haut-parleurs miniatures avec lecteurs mp3 intégrés. Laissons donc la piste des « insultes en boucle » aux ardents défenseurs de la loi du plus injurieux et revenons au monde de l’automobile où l’avènement des voitures électriques est sur le point de révolutionner le paysage sonore urbain. Jugées trop silencieuses pour être entendues par les piétons et les cyclistes, les voitures électriques sont désormais équipés d’avertisseurs sonores qui s’activent en dessous de 25 ou 30 km/h. Baptisé « Vehicle Sound for Pedestrians » (VSP), ce nouveau dispositif d’alerte sonore associé à un haut-parleur logé dans le pare-choc avant a été élaboré avec des spécialistes de l’acoustique et du comportement.

Toutes les marques rivalisent aujourd’hui d’imagination pour développer la signature sonore de leurs modèles électriques. Chez Renault, l’identité sonore des voitures électriques a été confiée à l’équipe de recherche Perception et Design Sonores de l’Ircam qui travaille en étroite collaboration avec le compositeur de musique contemporaine italien Andrea Cera. Le travail de recherche a d’abord consisté à imaginer le paysage sonore dans le futur à travers un bilan de l’existant  (concurrence, internet et cinéma). « Le point de départ de notre réflexion, c’est l’imaginaire collectif, explique Andrea Cera. On imagine les sons que les gens associent aux véhicules électriques, c’est à dire leurs habitudes d’audition. Nous sommes allés chercher l’inspiration du côté du cinéma (ndlr. Blade Runner, Le 5ème Elément …) où le bruit d’un véhicule électrique est associé à un bruit de moteur à très haute vitesse ». Pour illustrer cette idée de « moteur qui tourne beaucoup plus vite qu’un moteur thermique », le compositeur s’est orienté vers des sons « fluides et continus, longs et étirés ».

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Photo : EJ Imageries

Le compositeur a ensuite exploré un grand nombre de pistes musicales pour trouver des sons localisables capables de remplir la fonction première d’un VSP : communiquer la présence d’un véhicule électrique, permettre aux piétons d’évaluer la distance et la vitesse de la voiture. L’équipe de recherche a ensuite travaillé sur certains paramètres sonores pour faciliter la localisation du son. « Par exemple, la fréquence du son joue sur notre capacité à localiser les points source. Les sons aigus sont plus localisables que les sons graves », explique Nicolas Misdariis, chargé de recherche et développement à l’Ircam. Il a donc fallu trouver des registres de fréquence assez éloignés des moteurs thermiques (ndlr. sons graves) pour réussir à émerger parmi les autres sons de la ville sans pour autant augmenter l’intensité du son.

« C’est une magnifique opportunité pour créer des sons nouveaux, moins polluants, moins puissants, s’enthousiasme Andrea Cera qui évoque « une présence discrète mais audible, un son presque chuchoté, à l’inverse d’un son qui pétarade » pour avertir les passants sans les agresser. Encore fallait-il que les sons « localisables » soient conformes à l’imaginaire collectif pour être identifiables. A l’instar du bruit d’une carte qui passe sous les rayons d’un vélo « très évocateur mais trop saccadé, trop rugueux pour appartenir à l’image que l’on se fait de la voiture électrique », les sonorités trop bruitistes ont été écartées. L’équipe a donc rajouté des matières « plus évocatrices, plus émotionnelles, des sons légers et stables qui évoquent la fluidité et le glissement pour rassurer les piétons ». Des sons naturels, comme le souffle du vent qui correspond à l’idée de glissement sur le sol, ou des sons synthétiques capables de simuler le souffle ou la respiration pour pouvoir communiquer une idée de paix et de calme.

Après analyse des échantillons, le résultat final ressemblera à une superposition de couches sonores qui coexistent entre elles, un mélange de sons naturels et de sons synthétiques qui formeront un tout cohérent. Seul hic, le rendu sera tellement novateur qu’il faudra une bonne période d’adaptation pour intégrer les nouveaux symboles sonores des voitures électriques. Autre problème de taille, l’apprentissage de ces symboles risque d’être complexe si chaque constructeur travaille de son côté sur des sonorités électriques différentes. Mais Nicolas Misdariis se veut rassurant : « Il y a aura sans doute des réponses normatives à l’avenir. Il est possible que les pouvoirs publics standardisent les VSP ». Pourquoi pas… A condition que l’on ne standardise pas le dernier tube de Florent Pagny ou de David Guetta.

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en janvier 2011.

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