Cubenx : libération organique

Après des maxis estampillés techno sur Static Discos et InFiné, le mexicain Cubenx surprend son monde avec un premier album aux accents shoegaze et post-punk anglais qui lorgne vers l’electronica. Morceaux choisis.

Mutation musicale

Adolescent, j’écoutais beaucoup de rock et de shoegaze : Joy Division, The Smiths, The Jesus and Mary Chain, My Bloody Valentine, Cocteau Twins, Dead Can Dance… mais aussi de la techno car j’avais des amis DJ’s qui recevaient les nouveautés US. J’ai commencé à produire avec mon ordinateur. C’était plus simple. Je n’avais pas besoin de faire partie d’un groupe. J’ai d’abord sorti des morceaux techno sur le label mexicain Static Discos, puis InFiné. Je me suis installé à Berlin durant six mois en 2007. Ma petite amie m’embarquait dans toutes les soirées techno. A la longue, j’ai commencé à me lasser de ces sons froids. De retour au Mexique, je suis revenu à mes premiers amours musicaux : une pop music mélodique. J’ai mélangé les sons synthétiques et organiques, dans le même esprit que mon projet Flight Attendants avec Francisco Rosas depuis 6 ans.

Déclic

J’avais accompli 20% du chemin de l’album quand Agoria est venu mixer au Mexique. J’étais un peu perdu, je ne savais pas dans quelle direction musicale m’engager. Je me disais que si je continuais à faire de la musique électronique, la presse techno apprécierait. D’un autre côté, j’avais envie de faire un album plus organique, plus calme. Agoria m’a dit : « Fais ce que tu veux. Ce n’est pas le moment d’anticiper les opinions des gens. Les opinions viendront plus tard. » Cette discussion m’a libéré. J’ai commencé à faire des morceaux plus organiques sans penser à l’avis des gens, sans me dire « c’est trop mélodique, trop dreamy… ».

Ingénieur du son ou musicien ?

La plupart des morceaux de l’album partent d’un instrument. L’ordinateur vient dans un second temps. Le chant arrive à la fin. Quand j’habitais Berlin, je travaillais uniquement avec mon ordinateur. Je me sentais à moitié ingénieur du son, à moitié musicien. De retour au Mexique, je me suis entraîné à la guitare, au piano, au synthé. Je trouvais ça plus fun, plus sincère, plus musical. Je me sentais plus créatif avec un instrument dans les mains. Je travaillais l’intro, la seconde partie, le refrain, je changeais de gamme ou de note. Rien à voir avec les boucles techno d’Ableton Live. J’avais l’impression de revenir dans les années 70, quand les groupes composaient dans des studios.

Droits réservées par Hugo Ramirez

Collaborations

Pour le morceau These days, j’ai senti que c’était un super morceau en puissance. Mais j’étais complètement à court d’idées. Je ne pouvais pas faire mieux tout seul. J’ai proposé à Alfredo Nogueira de chanter dessus. Je l’avais rencontré en compagnie de Joshua Eustis de Telefon Tel Aviv lors de l’enregistrement de l’album d’Apparat au Mexique. Francisco Rosas de Flight Attendants m’a également beaucoup aidé durant l’enregistrement. Je suis un peu fainéant quand je compose. J’abandonne rapidement les morceaux. Francisco est un obsédé compulsif. Il superpose beaucoup d’épaisseurs de son. Il disait toujours : « tu peux améliorer le morceau dans telle ou telle direction, rajoute ce son, laisse-moi enregistrer de la batterie, de la guitare… » Ta musique s’enrichit quand tu invites d’autres personnes.

Spontanéité

Quand je compose, je pense à ma vie et reproduis musicalement mes émotions. Je laisse venir les choses sans trop réfléchir. Mon travail sur ordinateur consistait à créer le son à partir de zéro, à synthétiser tous les sons. Je savais exactement où j’allais, quels effets techniques utiliser. Mais la musique sonnait un peu froid, un peu trop impersonnel. L’ordinateur est trop technique, tu perds l’esprit du moment. Quand tu improvises à la guitare, au piano ou à la basse, la musique sort plus naturellement, le son est plus authentique. Je préfère que les gens ressentent des émotions fortes plutôt qu’ils se disent «C’est techniquement parfait ! » Dans These Days, Alfredo Nogueira évoque la crise de créativité et la dépression des trentenaires (ndlr. « comme un arbre en bout de course, fleurs séchées, racines rugueuses… »). J’aime les morceaux qui me font réfléchir, les histoires auxquelles je m’identifie. Quand tu racontes une histoire, les gens s’approprient le morceau, ce qui augmente sa durée de vie. J’aimerais que ma musique nourrisse sur le plan personnel.

Chamanisme

Sueña con Venados est une chanson impressionniste sur le désert : un son long, large, infini, sec… C’est un hommage à la culture psychédélique mexicaine. Il y a un rituel de consommation de payot dans le désert mexicain. Le chamanisme est très présent ici. C’est une vielle tradition. J’ai commencé à m’y intéresser le jour où j’ai lu Carlos Castaneda à l’université. J’avais un ami qui me disait : « Tu dois respecter ces plantes. Ça n’a rien à voir avec la fête, c’est très sérieux. Si tu essayes, tu en sauras plus sur toi-même. » En Europe ou aux Etats Unis, on prend des champignons pour aller en soirée, mais tu n’en retires pas grand chose au final. Je préfère le rituel mexicain, avec beaucoup de respect, à l’extérieur, en plein jour, avec des amis proches. Dans Grass, j’explique ce que j’ai ressenti quand j’ai fumé de la Salvia : «Ma peau s’engourdit et je flotte. Je sens l’herbe en dessous pousser doucement. Je sens mon corps loin, tellement loin de moi ». C’était une expérience très poétique.

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en novembre 2011.

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