Luciano : retour au calme

A l’occasion de la sortie de son deuxième album, Tribute to the Sun, Tsugi a rencontré Luciano, fondateur du label Cadenza, figure internationale du DJing, producteur expert dans l’art du contre-pied, défricheur dans l’âme. Portrait d’une personnalité attachante, d’un philanthrope invétéré, fêtard électrique sur la voie de la sagesse.

Je pose la première question. Je n’ai pas terminé qu’il a déjà commencé à répondre. Débit mitrailleuse. Neurones en ébullition. Le cerveau galope, effervescent. Les mots s’emmêlent, s’enchevêtrent, ricochent dans toutes les directions, grignotés, avalés par la déferlante des pensées. Tourbillon de vitalité. Il démarre une phrase qu’il interrompt au beau milieu pour la mixer avec un autre morceau de phrase qu’il abandonne à son tour pour revenir à ce qu’il disait il y a une minute. Luciano n’est pas du genre à tourner cinq fois la langue dans sa bouche avant de parler. Il préfère la spontanéité, les émotions brutes de décoffrage libérées du joug de la circonspection. Quand les mots lui semblent trop réducteurs pour exprimer des émotions, la machine s’emballe pour laisser place aux onomatopées: « c’était la claque, c’était ouaaaaahh », « c’est facile de se laisser wwwhhhouou » ou, prononcé dans la langue « soupe aux choux », « tu rentres dans un truc blurpblablablop ». Lucien Nicolet est un hypersensible, un hyperactif, jusque dans sa manière de parler.

Le Suisso-Chilien en est conscient : « Je suis une boule électrique depuis tout petit. Je fais plein de choses pour canaliser mon énergie : c’est le moyen que j’ai trouvé pour me calmer. J’arrive pas à aller à la plage pour me dorer la pilule. J’ai besoin de mouvement, de fun ». Depuis la sortie de ses premiers maxis sur Mental Groove en 2000, l’homme vit à 200 à l’heure, fourmille de projets : deux albums solo, des maxis en pagaille, la création du label Cadenza en 2003, le projet de live simultané « Narod Niki » avec Maurizio, Carl Craig, Richie Hawtin, Ricardo Villalobos, le nouveau live Æther, un sous-label Decadenza dans les tuyaux… Sans oublier sa carrière de DJ aux quatre coins de la planète.

1993. Les parents de Lucien divorcent. Il quitte la Suisse pour aller vivre au Chili (Santiago) avec sa mère. Guitariste dans un groupe de punk, il découvre à 15 ans les Bérurier Noir qui utilisent des boites à rythmes. C’est la révélation électronique. Grâce aux boîtes à rythmes, l’adolescent peut inventer le groupe de ses rêves sans dépendre des autres membres du groupe. Il commence alors à mixer au Chili pour arrondir ses fins de mois. C’est là bas qu’il organisera ses premières soirées en compagnie de Ricardo Villalobos et Dandy Jack avant de revenir en Suisse en 2001. Des influences latines qui colorent toujours ses mixes : une musique progressive, chaleureuse, mélancolique, rythmée par les percussions. « La musique latine est très présente chez moi. C’est une musique très émotionnelle, qui te marque à vie. Cette musique évoque de nombreux souvenirs que je combine avec la technologie d’aujourd’hui ».

Marco Dos Santos, photographe, a réalisé les photos presse de Tribute to the Sun : « La musique latine traditionnelle et le folklore sont ancrés en Luciano. Il reproduit aujourd’hui cette harmonie, cette émotion musicale à travers un système binaire. C’est un autodidacte avec une oreille hors du commun, une sensibilité très aiguisée ». La force de Luciano, c’est en effet sa capacité à digérer toutes ces influences, de la musique latine à Detroit – ses premiers amours électroniques – ou Chicago, en passant par la musique tsigane, africaine ou caribéenne. Un éclectisme musical, une fusion des genres, à l’instar de son dernier album où l’on retrouve des instruments comme le Kora (harpe africaine), le cor des Alpes (instrument de musique à vent) ou le Hang (nouvel instrument à percussion métallique). Sa marque de fabrique, une minimal house tribale deep et sensuelle teintée de world music. Une musique bigarrée qu’il revendique : « J’adore le côté ethnique dans la musique, le mélange des cultures ». Luciano est un explorateur, un fouineur insatiable chantre de l’ouverture artistique, entre tradition et modernité ; en quête perpétuelle de nouvelles sonorités, de nouvelles techniques, de nouveaux concepts (dans son dernier projet Æther, chaque instrument de l’orchestre électronique est représenté par une couleur). Seul bémol, l’homme a tellement d’idées, tellement de projets qu’il n’a pas toujours le temps de les mener à bout.

Alex et Laetitia du label Katapult sont les premiers à l’avoir fait jouer en France au Nouveau Casino en 2003. Ils avaient également vendu ses premiers disques dans leur magasin Katapult. « Quand je l’ai découvert, sa musique était très vocale, très sensuelle, se souvient Laetitia. C’était neuf. Personne n’avait fait ça avant. C’était assez lent, difficile à mixer. Lucien est un défricheur très inspiré par les musiques latines. Il s’inspire du passé, de là où il vient. Il mélange le nouveau et l’ancien et ça groove. En tant que DJ, il a beaucoup de choses à donner sur scène. Il est super intelligent dans sa manière de mixer car il sait ce que ressentent les gens et s’adapte en conséquence. C’est un son chaud, chaleureux à l’image de sa personnalité ».

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Photo : Merlijn Hoek

Quand on rencontre pour la première fois Luciano, on est en effet frappé par sa chaleur humaine, sa simplicité, sa joie de vivre. Une voix douce, sémillante, des éclats de rires enfantins, un enthousiasme pétulant. Sa bonne humeur contagieuse embaume chacune de ses phrases. L’homme admet d’ailleurs être « beaucoup plus latin qu’européen dans sa manière d’être », jusque dans son impétuosité. Autre côté latin, son accessibilité. Marco Dos Santos se souvient d’un « mec normal, sans effets de style, sans chichis. Il ne joue pas un rôle. Il a un calendrier hyper chargé mais il répond toujours au téléphone : c’est surréaliste ! Comme son ami Ricardo Villalobos, il a su rester disponible, accessible aux gens. Il ne se protège pas vraiment, il donne. Tous les deux cassent la barrière du mythe parce que ça les gêne ».

Sauf qu’à être toujours disponible, on devient vulnérable. Il y a quatre ans, le TGV Luciano s’arrête à Berlin. Frénésie de rencontres, de projets, de fêtes. « Berlin, c’était cool professionnellement. Si tu vis seul, tu t’éclates. Mais, quand t’as une vie de famille, c’est hard. Durant des années, j’ai fait mes soirées au Panorama Bar. Je sortais à 4h de l’aprèm du club avant d’aller chercher mes enfants à l’école. J’avais beaucoup de sollicitations. Et comme j’ai plaisir à voir les gens, c’était difficile à gérer ». La période Berlin durera deux ans. Jusqu’à ce que la primauté de la vie de famille fasse définitivement pencher la balance. Un retour aux sources s’imposait. « Il y a un moment où on se calme, où le corps dit « stop la machine à rock ‘n roll, tu t’es un peu enflammé ». A Berlin, j’avais l’impression de parler beaucoup et de faire moins. Or, je préfère faire beaucoup et parler moins. Ici, je suis plus confronté à moi-même. Je suis plus créatif en m’isolant quand m’exposant. Je n’ai pas 36 producteurs qui passent en permanence dans le studio ».

Depuis environ deux ans, Luciano a trouvé refuge à Bossey, un petit village suisse à côté de la frontière française. Une vie paisible, en communion avec sa famille et la nature, loin du maelström citadin. « C’était un sacrifice de partir. On est au milieu de la montagne. Mais quand je vois mes enfants heureux, ouverts, plus accessibles près de la nature, ça me rend heureux. Une vie simple, plus équilibrée qui lui permet de mener de front vie de famille, production, gestion du label Cadenza et DJing. « Le bonheur, ce n’est pas une espèce de truc qui brille mais une balance, un point d’équilibre. Ce n’est pas un truc que tu trouves ou perds, c’est quelque chose que tu vas alimenter tous les jours. C’est un équilibre entre ta tête, tes pieds et le monde. »

A 31 ans, Luciano a gagné en maturité : il s’est assagi, en grande partie grâce à sa femme et ses enfants. Dans une interview publiée en 2008 sur le site Resident Advisor, il déclarait d’ailleurs : « Mes enfants s’en foutent de ma carrière de DJ. (…) Ils m’aident à garder les pieds sur terre. Ils sont le miroir de mon humilité ». Tous les succès de sa carrière musicale s’estompent quand il est confronté à ses enfants. Exit le DJ démiurge au centre de toutes les attentions adulé par la foule hystérique. En compagnie de ses enfants, Lucien redevient humain. Un père qui regarde la vie avec des yeux d’enfant, la spiritualité en plus : « Dieu, je l’ai rencontré le jour où mes enfants sont nés, quand je les ai eus dans mes bras. Dieu, c’est ça : les enfants sont là. Ils ont un truc incroyable que tu perds au fil du temps : une liberté hallucinante. C’est incroyable le bruit d’un enfant qui rigole, qui chante. C’est la voix des anges ». Tel fils, tel père ?

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en octobre 2009.

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