Madrid by night

Souvent sous-évaluée par rapport à ses voisines Barcelone ou Ibiza, Madrid reste l’une des villes les plus festives du monde. Morceaux choisis d’une nuit de mai de 20h à 8h du mat…

20h : Mon pote Fred m’entraîne faire la tournée des bars à tapas de l’illustre Calle de la Cava Baja en plein cœur du quartier La Latina. Tel est le point de départ de notre marathon nocturne itinérant placé sous le signe de l’improvisation. Pas de programme précis. Pas de tête d’affiche en ligne de mire. Place à l’imprévu, aux rencontres inopinées, aux coups de folie soufflés par la contingence alcoolisée. Toutes les régions culinaires de l‘Espagne sont ici représentées. Les bars à tapas défilent sous nos palais, à l’image du typique « La Perejila », ses lustres au plafond, ses assiettes et miroirs à l’ancienne au mur, ses tableaux de danseuses de Flamenco. A l’heure où la sensation d’espace est devenue un luxe, les Espagnols se délectent dans la promiscuité. Ça bouchonne, ça s’entasse, ça se frotte et… ça fume des clopes. Un mouvement malencontreux, une prise d’appui aventureuse qui vire au déséquilibre, un échange de regard providentiel et la conversation s’amorce. « Ici, le martini, c’est deux glaçons et le verre bien rempli. C’est le seul pays que je connaisse où l’on est obligé de dire « vale ! vale ! » pour qu’on arrête de nous remplir le verre », plaisante mon nouvel ami Ernesto, un argentin de retour à Madrid depuis 10 ans. « N’imagine même pas esquiver le bar à tapas à la sortie du boulot sous peine de passer pour un asocial ou un coincé du cul ! Ici, la vie et la fête passent avant le boulot ».

A 55 ans, l’homme sait de quoi il parle : il a fait ses premiers pas dans l’âge adulte au rythme de la Movida madrilène, le bouillonnant mouvement culturel symbole de la libération des mœurs post-franquiste. Une période d’ébullition artistique qui allait de pair avec un besoin irrépressible et insatiable de rattraper le temps perdu à travers la fête; une époque où les maîtresmots hédonisme, frivolité, exubérance rimaient avec consommation boulimique de drogues dans un contexte de dépénalisation. « Il y avait des écriteaux « pas de lignes sur le bar svp ». Des mecs allaient même chez les flics pour porter plainte contre leurs dealers de coke ou d’héro qui leur avaient vendu de la merde ». Si la Movida est belle est bien révolue depuis le milieu des années 80, le nombre de bars par habitant (6 bars pour 100 habitants selon le site madrid.com) témoigne de la vitalité de la vie nocturne madrilène. On vous épargnera le nombre d’alcooliques pour 100 habitants.

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23h : J’appelle mes amis Thierry et Bruno du label Catalytic (Wagon Cookin, Trulz & Robin, Isbn) qui me proposent de les rejoindre dans Malasaña, le berceau de la Movida devenu en quelques années le point de chute nocturne favori de l’underground madrilène. Depuis l’interdiction des botellones (équivalent des apéros géants facebook) en 2002, des vendeurs de bières chinois attirent le chaland à coups de « cerveza, cerveza ! ». Après un détour par le quartier gay branchouille Chueca, nous arrivons au « El Fabuloso », un bar sur deux étages fondé par Silvia Superstar, l’ex-chanteuse du groupe de punk espagnol The Killer Barbies. Décors kitchissime à l’étage : murs roses et bleu ciel constellés de paillettes dont un pan entier recouvert de miroirs-vignettes tendance pop art, boule à facette géante, pylone rose tape-à-l’œil en plein milieu de la salle, projection de films en noir et blanc… Et une musique propice à la bonne humeur, entre soul, funk et new wave. Impression de voyager dans le temps, de remettre les pieds dans un paradis perdu bercé par un climat d’insouciance et de légèreté.

A l’instar de Berlin, la culture punk, vestige de la Movida, est encore omniprésente. Madrid est une ville à part, décalée, anachronique, moins sensible aux effets de mode que sa cousine barcelonaise. « La clientèle des clubs madrilènes est beaucoup plus bigarrée qu’à Paris, m’explique Thierry. Il n’y a pas le côté sectaire de Paris. Les gens, les générations se mélangent plus. Un mix de traditionnel, de crade et de moderne. Une ambiance folklorique sans que cela fasse beauf. Ici, le côté sordide de la fête lié à la prohibition n’existe pas. Il n’y a pas de jugement car tout le monde sait que, peu importe la musique, tout le monde va terminer dans le même état. Les gens sont zen en after à l’inverse de Paris où les gens sont glauques ». La discussion dérive sur d’autres sujets. Je ne peux m’empêcher d’évoquer la crise et ses conséquences sur le monde de la nuit. El País titrait d’ailleurs deux jours plus tôt : Les marchés punissent l’Espagne en raison des doutes qui planent sur son économie. Après la Grèce, l’Espagne était pointée du doigt comme la prochaine cible des spéculateurs. Cerise sur le gâteau, un taux de chômage de 40 % pour les moins de 25 ans. Thierry préfère en rigoler : « Les Espagnols peuvent se priver de tout sauf de faire fête. Certains gérants de clubs m’ont avoué qu’ils n’ont jamais autant facturé qu’en période de crise. Ici, la fête reste l’échappatoire n° 1. Pour 80 % des jeunes Espagnols entre 18 et 25 ans, l’unique activité sportive consiste à faire la fête ! ».

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1h30 : Direction le « Démodé », son grand bar tout en longueur, sa vaste piste de danse où l’on parle plus qu’on ne danse. Ce n‘est pas un dancefloor, c’est un speakfloor ! La musique se noie dans le brouhaha des voix espagnoles. Je pars faire un tour aux toilettes situées en sous-sol. Les trois cabines sont verrouillées. Et puis, tout à coup, deux mecs sortent d’une cabine, puis trois de la suivante, et encore deux de la dernière !!! Une chorégraphie presque banale dans ce pays où les jeunes de 15 à 34 ans sont les plus gros consommateurs de cocaïne d’Europe. A l’étage, la musique s’accélère à mesure que l’on se rapproche de la barre fatidique des 3h. Il y a encore quelques années, les bars restaient ouverts toute la nuit. Mais la loi a changé. « Jusqu’en 2005, il y avait une centaine de micro-afters tous les week-ends, me raconte Thierry. Une loi anti-after a réussi à fermer une grande partie d’entre eux. Mais, comme toujours en Espagne, la loi n’est que partiellement appliquée et les afters fleurissent de nouveau aujourd’hui ».

3h30 : Nous traversons la rue pour nous rendre au Virtual, un petit club underground où Paul Ritch et Murcof ont déjà joué. Le duo résident Doble Cero distille une techno sensuelle et orgasmique. En communion avec la musique, les danseurs s’échangent des sourires complices et fraternels. Plusieurs personnes m’adressent spontanément la parole, quand ce n’est pas un joint qui se présente à moi. Au bout d’une heure, j’ai déjà sympathisé avec une quinzaine de personnes. Je suis fasciné par une grande brune au visage d’ange qui danse avec un blaireau à barbe. Nos regards se croisent, se recroisent, s’aimantent. J’ai l’impression qu’elle me fixe de plus en plus. Jusqu’à ce que je la vois traverser la piste pour se ruer vers moi ! Blablabla… Madame me propose de l’accompagner à l’extérieur pour observer le lever du soleil ! C’est quand tu veux ma belle ! On y va direct ? Visiblement troublée par mes yeux lubriques, la belle me montre du doigt son enfoiré de copain à barbe. Et puis quoi encore ? Les levers de soleil à trois, j’ai déjà donné.

7h30 : Je zigzague avec Bruno à la recherche d’un after dans un bar. Arrivés calle del Desengaño, la rue St Denis madrilène, deux prostituées nous abordent. Il nous faudra une dizaine de refus et cinq bonnes minutes de marche pour s’en débarrasser. Remarque, avec tous les mecs défoncés qui inondent les rues madrilènes de bon matin, la persévérance doit finir par payer. Et dire qu’à une semaine près, nous serions bientôt en route pour le mythique after Goa, la messe mensuelle des passionnés de musique électronique qui se déroule au Fabrik, à 20km du centre de Madrid. Le 17 mai dernier, Sascha Funke, Radio Slave, Kiki, Ellen Alien, Zander VT ou Gerd Janson partageaient l’affiche de ce club hors-normes (10000 personnes). Laurent Garnier en live le 17 juin. De 10h du mat à minuit : 14h00 de zic non stop ! A Madrid, la fiesta n’a pas d’heure.

Julien Moschetti

Merci à Catalytic pour la visite guidée !

Juin 2010. Non publié

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