Malika Wagner, romancière

« La vie, c’est de marcher sur le fil sans regarder en bas »

A 51 ans, Malika Wagner a déjà plusieurs vies de roman derrière elle. Une enfance à La Courneuve, un nouveau départ à New York, un retour en France il y a quinze ans ponctué par l’écriture de quatre romans parus chez Actes Sud, dont Terminus Nord et Landing. Insoumise, écorchée vive, entière, Malika Wagner a toujours fait confiance à son instinct et à sa bonne étoile pour se rapprocher de ses désirs les plus fous.

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Photo : Virginie Salot

« Mes parents sont arrivés à La Courneuve dans les années 1960. On habitait place Alfred de Musset, dans les petits immeubles à quatre étages un peu excentrés des 4 000. Il y avait beaucoup de classes moyennes installées à La Courneuve en raison de la crise du logement. C’était signe d’ascension sociale de vivre dans des constructions modernes type Le Corbusier. J’ai grandi dans un monde très franco-français, où tout le monde faisait sa première communion. Le premier choc pétrolier de 1973 a marqué la fin des Trente glorieuses. L’économie a fait basculé la vie des gens du jour au lendemain. Avec le regroupement familial de Giscard en 1974, la sociologie du quartier a changé. Un choc des cultures qui a entraîné le déménagement des classes moyennes. J’ai fait ma seconde et première dans l’annexe du lycée Henry Wallon. J’ai quitté ma famille à l’âge de 16 ans car je ne m’entendais pas avec mon père. Je suis parti sur un coup de tête et je savais que je ne reviendrai jamais. J’ai fait toutes sortes de boulots : animation dans les centres aérés, femme de chambre dans les hôpitaux, ménages.

Je suis parti à New York à l’âge de 19 ans. Mon père que je n’avais pas vu depuis trois ans m’a aidé à m’installer. Je lui ai promis de faire de brillantes études sans trop y croire, et, finalement, j’ai tenu mes promesses. Il a fallu que je bosse comme une dingue. Tout avait été toujours tellement si facile pour moi. Je n’allais jamais en cours et j’ai eu mon bac du premier coup. J’avais dit à mon père qu’il serait fier de moi. Donc, il n’était pas question de faire du strip-tease sur la 42e. Mon grand sourire ne suffisait plus. Il n’y avait plus d’excuses, plus de connivences, plus de copinage. Tout le monde se foutait d’où je venais. Vous ne pouvez plus aller pleurer sur l’épaule de personne. Y a des circonstances de vie où l’être est dénudé à tel point qu’on ne peut plus jouer. On mobilise alors des ressources insoupçonnées, on adopte une discipline de vie incroyable. C’est marche ou crève. Bien sûr que je serais restée vivante, mais l’être humain que je désirais être n’aurait pas survécu. C’était à la fois une énorme liberté et un vertige absolu.

« Changer de vie pour rester vivante »

Après mon master en relations internationales au New York University (NYU), j’ai travaillé comme assistante de production pour la chaîne télé BBS. Au bout d’un an, j’ai eu un déclic et je suis rentrée en France sur un coup de tête J’avais l’impression que si je continuais sur la même voie, je serais devenue américaine pour toujours. J’avais peur de perdre quelque chose d’essentiel. Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Fréquenter les grands bourgeois et mourir à petit feu ? C’était nécessaire de changer de vie pour rester vivante. Je ne pouvais pas continuer à faire semblant. J’aurais au moins essayé d’accomplir mes rêves.  La vie, c’est de marcher sur le fil sans regarder en bas, en se disant : « ça va aller, ça va aller… Je vais arriver de l’autre côté car c’est mieux là-bas ». Notre façon de nous percevoir dépend alors de l’image qu’on vous renvoie. On se fabrique ses propres peurs à force d’écouter les autres. Il ne faut pas écouter les discours, les slogans, les mots-d’ordre. Ce qu’on a de plus précieux en nous, c’est notre capacité à se réinventer. Quand on  a la prétention d’être un artiste, il faut se réinventer périodiquement. Mais, le revers de la médaille, c’est que cette capacité de renouvellement coûte très cher. Quand on se réveille le matin, la plupart du temps, ce n’est pas évident. mais il y a toujours des moments, où ça scintille, où ça finit par se réveiller. C’était une nécessité de trouver par soi-même les solutions à ses doutes et ses problèmes.

Je n’étais rien en revenant en France. Il a fallu repartir de zéro. J’ai travaillé comme journaliste freelance pendant des années avant de me reconvertir dans la communication, un master en communication politique à la Sorbonne en poche. J’ai écrit Terminus Nord pour m’insurger contre le discours misérabiliste sur la banlieue dans les médias. Ce mépris déguisé en commisération dans les milieux huppés que je fréquentais m’exaspérait. Est-ce que l’histoire me dira si j’ai eu raison d’écrire ? Pour l’instant, j’ai fait mes gammes. J’espère un jour pouvoir me rapprocher du niveau de beauté, de précision et d’excellence que je me sens capable d’atteindre. Mais pour cela, je dois me consacrer totalement à l’écriture. Pour qu’un livre soit abouti, il faut cinq ans d’efforts. Je sais que j’ai encore du temps devant moi mais la vie n’est pas aussi extensible que je l’ai toujours cru. »

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 19 janvier 2012.

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