Du conte à l’imaginaire

La conteuse Guylaine Kasza ouvrait le 6e festival de contes pour tous Histoires Communes à la médiathèque John-Lennon le 9 février.

Une mystérieuse dame venue d’un autre planète fait irruption sur la pointe des chaussons. Démarche hésitante, regard hagard, tête girouette surmontée d’un bonnet vert à étages qui frétille dans tous les sens pour sonder l’environnement. Dans ses mains, une boîte à musique à manivelle qu’elle actionne entre deux pas pour attiser la curiosité de l’assistance. Le personnage extravagant se rapproche encore un peu, se faufile entre les chaises pour venir saluer chaleureusement quelques adultes, sans l’ombre d’un mot. Le silence est d’or. Le mime a pris le pas sur la parole pour mieux entrouvrir les portes de l’imaginaire. « Les contes permettent aux enfants de tisser des passerelles entre le réel et leur propre imaginaire, que cela soit à travers le support verbal, chanté, visuel ou gestuel », explique Thierry Kimboo, éducateur à la crèche départementale Georges-Braque et fin connaisseur de l’art des contes. « Les contes stimulent et nourrissent l’imaginaire des enfants, ce qui leur permet en retour de nourrir leurs sensations, leur vécu, leur manière de percevoir le monde ». Un nouveau mode de communication s’instaure. Les enfants et les adultes dialoguent désormais autour de l’imaginaire. Le décor planté, Guylaine Kasza s’assoit sur le banc au centre de la scène pour sortir trois poules de son grand sac rouge. Les dix-neuf enfants de la salle font les yeux ronds, sortent leurs antennes pour entendre les poules s’interroger sur la vie : « Trois poules se posent des questions pour être un peu moins… Pourquoi la nuit ? Pourquoi le jour ? Pourquoi est-il gentil ? Pourquoi est-il méchant ? »

Histoires communes, festival de contes

Photo : Virginie Salot

Des interludes chantés ponctuent l’histoire de temps à autre, quand ce n’est pas le public qui est mis à contribution: « Vous vous souvenez quand vous avez pondu la première fois ? Cot cot cot cot cot ! C’est moi qui l’ai fait ! Regardez, les autres, c’est ma merveille ! » Viennent alors des caresses d’espoir, des exhortations à croquer la vie à pleines dents. « Hé, p’tit quelqu’un… viens… le monde est beau, la ville est belle… viens, ça vaut le coup d’essayer.. J’t’assure, ya des matins chagrins, mais, le lendemain, c’est drôlement bien… » Les enfants rigolent, chantent, applaudissent, froncent les sourcils, frissonnent quand la dame se met à leur murmurer des secrets sur les dangers de la vie. Le spectacle touche à sa fin. Guylaine Kasza s’avance alors vers les enfants, leur pose des questions pour faire connaissance: « D’où viens-tu ? Comment tu es venu ? En avion ! Vraiment ? » Les présentations terminées, c’est déjà l’heure des cadeaux. Des «marrons magiques» pour les plus curieux qui se sont rapprochés du sac rouge. à quelques mètres du lieu de distribution, un garçon pleure à chaudes larmes. Jusqu’à ce que son camarade lui fasse don de son marron. Les pleurs s’estompent comme par magie. Le conte vient de laisser son empreinte. Le réel transpire l’imaginaire.

Julien Moschetti

« On devrait rajouter l’imaginaire dans la liste des droits des enfants »

Entretien avec Guylaine Kasza, conteuse

Regards : Les premières minutes de votre spectacle Quand trois poules s’en vont au champ ! sont marquées par l’absence de parole…
Guylaine Kasza: J’ai travaillé le clown chez Ariane Mnouchkine mais également la gestuelle et la danse indienne. Cela permet d’entrer dans le récit progressivement. Je m’adresse d’abord aux adultes, puis je m’approche des enfants insidieusement pour qu’ils se disent « qu’est-ce que c’est que cette personne étrangère à mon univers ? ». Si l’adulte participe par la suite, les petits vont entrer en confiance. A cet âge, beaucoup de choses fonctionnent par mimétisme.

R.: Comment naissent vos contes ?
G. K. : Je travaille avec un répertoire existant, mais j’écris aussi mes propres spectacles. Je travaille beaucoup sur la poésie. Pour moi, être un artiste, c’est faire passer des valeurs et du patrimoine, faire le pont entre la culture populaire et la littérature savante. J’aimerais donner aux enfants le goût de la chanson et de la poésie. Plus le niveau social est bas, moins il y a d’imaginaire. On devrait rajouter l’imaginaire dans la liste des droits des enfants. L’imaginaire permet de supporter l’insupportable.

R.: Quels sont les thématiques abordées par vos contes ?
G. K. : La rencontre de l’autre, le brassage des cultures ou le droit à l’existence sont des sujets récurrents chez moi. Tout mon travail est basé sur cet «étrange étrange» qui nous ressemble tellement. J’essaye de faire passer le message suivant : « la vie, c’est pas facile, mais c’est drôlement chouette ! Ça vaut le coup de sortir de son nid pour parcourir le monde. » Mon spectacle est réussi quand j’arrive à toucher le petit enfant qui est en chacun de nous.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 24 février 2011.

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