Pantha du Prince : de l’ombre à la lumière

A l’occasion de la sortie de son troisième album sur Rough Trade, retour sur le parcours tortueux d’un artiste complexe et inclassable, le cheminement intérieur d’un homme sensible et mystérieux, hier torturé, aujourd’hui en paix avec lui-même.

Dimanche matin, 11h. Une grande silhouette fluette débarque à la terrasse d’un café parisien. Yeux bleus perçants, mèche châtain foncé débordant sur le visage. Poignée de main franche, sourire discret, placide, voix de velours. La discussion n’est pas encore lancée que la glace est déjà brisée. Une impression de sérénité se dégage de l’homme qui confesse néanmoins d’entrée. « Désolé je suis mort. Soirée de folie hier ». Quand on lui rétorque que  les apparences sont trompeuses, il répond par une pirouette : « Tu ne sais pas ce qu’il y a dans ma tête… ». Hendrik Weber est ainsi : ténébreux, impénétrable, contrasté, sombre et lumineux à la fois, réservé et sémillant, simple et complexe. Un artiste multifacettes (bassiste pour le groupe Stella, producteur sous les pseudos Panthel ou Glühen 4), un maître dans l’art du contrepied qui protège ses parts d’ombre, un touche à tout qui essaime les paradoxes pour mieux brouiller les pistes, à l’instar de son dernier opus, Black Noise, acoustique et synthétique, fragile et puissant, minimaliste et grandiloquent, opaque et diaphane, sibyllin et cristallin.

Après deux albums sur Dial (Diamond Daze, Bliss), la logique aurait voulu que Pantha du Prince rempile avec le label qui l’a révélé. L’homme signera finalement sur Rough Trade, un label plutôt estampillé pop/rock. Lawrence, le boss de Dial, un ami de 10 ans, n’est pas surpris : « Hendrik ne s’est jamais associé à une scène musicale en particulier. C’est son éclectisme musical qui rend sa musique unique, loin derrière tous les effets de mode ». De mère pianiste, l’Allemand baigne en effet dans la musique depuis son plus jeune âge. Conséquence, une culture musicale foisonnante en dehors des sentiers battus et des influences qui vont bien au-delà de la musique électronique: rock expérimental (This Heat, Durruti Column), shoegaze (Ride, Slowdive, Moose), new wave (OMD), musique contemporaine minimaliste (Arvo Pärt, Wim Mertens, La Monte Young), ambient (Susumu Yokota, Svarte Greiner) et, bien sûr, minimale (Säkhö Recordings, Moritz Von Oswald, Robert Hood, Baby Ford).

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Licence Certains droits réservés par Guus Krol

Le jeune adolescent fait d’abord ses armes dans des groupes de rock. Ses instruments fétiches : basse, guitare acoustique et électrique. Né à Kassel, au nord du Land d’Hesse, il grandit à la campagne : « J’ai vécu dans une région montagneuse, pluvieuse et sombre. Les gens n’aiment pas ça en général mais moi j’adore ça. J’aime particulièrement voir la nature se métamorphoser quand je marche, quand elle devient sauvage: la pluie, la neige, les orages… Quand tu es obligé de lutter face à la nature, tu t’aperçois que tu existes ». A 19 ans, il s’installe à Hambourg où il exerce le métier de charpentier. Il étudie ensuite l’histoire de l‘art et la littérature allemande à la fac avant de rejoindre à 24 ans le renommé Institut für Neue Musik. Il partage alors la vie d’un squat d’artistes (avec notamment Efdemin) et commence à produire de la musique contemporaine.

C’est à cette période qu’il rencontre Lawrence et Carsten Jost (les deux fondateurs de Dial). Vous connaissez la suite. Une ascension fulgurante sur le devant de la scène électronique, des remixes en pagaille (Depeche Mode, Animal Collective, Bloc Party, Phantom/Ghost), des tournées qui n’en finissent plus. Des voyages, des rencontres qui finiront par apprivoiser son côté sauvage. « C’est grâce à la musique que je me suis ouvert aux autres. Je n’étais pas très sociable : je vivais dans mon monde. Je ne pouvais ni parler, ni écouter. La musique, c’est un langage. Grâce à elle, je pouvais parler, voyager ». Henrik en est convaincu, il doit son équilibre à la musique: « Je ne pourrais pas être heureux sans la musique. C’est le moyen que j’ai trouvé pour libérer mon combat intérieur. La musique permet d’atteindre plus facilement le bonheur : elle touche directement ton âme, véhicule des émotions, fait voyager ton esprit. Elle va plus loin que la peinture ou le cinéma car elle offre la possibilité de partager des moments. C’est ça que je recherche: impliquer les gens dans la musique, créer l’atmosphère qui manque sur le dancefloor, proposer une musique différente en club, moins fonctionnelle, plus troublante, plus expérimentale ».

A 34 ans, l’Allemand partage son temps entre Berlin et Paris où il a fondé avec Jacques en 2005 le magasin de disques Smallville Records. Deux villes où il puise son inspiration : « Toutes les choses que je vis m’influencent dans mon travail : le shopping, la lecture, les films… Si tu passes ton temps à gagner de l’argent, les gens vont dire que c’est un travail. Je ne connais pas la différence entre travailler et ne pas travailler : je n’arrête jamais de travailler ». Désormais libéré de ses démons, il fourmille de projets (compilation de remixes pour Dial, projets théâtre et mode), multiplie les collaborations (tournée avec Animal Collective et Last last collectif). Symbole de sa métamorphose, il a demandé à deux potes de l’accompagner dans les Alpes Suisses pour l’enregistrement de Black Noise. « Je voulais enregistrer avec des gens. Je n’aimais pas ça avant. J’aime produire en groupe. Chacun échange des points de vue différents ». L’homme est peut-être toujours aussi complexe mais il aspire définitivement à plus de simplicité : « je veux garder l’esprit libre pour avancer dans mes projets. Tant que j’ai assez d’argent pour payer mon loyer, tout va bien. La recherche du confort matériel ne te permet pas d’atteindre le bonheur. Nous avons juste besoin de choses simples ».

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en février 2010.

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