Quand le sexe devient une drogue

Enquête sur le phénomène de l’addiction au sexe. La démocratisation de l’internet et du porno expliquerait en partie l’augmentation des conduites sexuelles addictives en France.

L’addiction au sexe, un phénomène mal connu, une formule fourre-tout utilisée le plus souvent à tort et à travers par les medias qui en font leurs choux gras. Après Michael Douglas, David Duchovny faisait dernièrement les titres de la presse people dans la catégorie «sex-addict». L’ex-star d’X-Files, qui incarne également un père de famille «hypersexuel» dans la série américaine Californication, serait sorti d’une clinique de désintoxication pour son problème d’addiction au sexe. Quant à Michael Douglas, il interprétera un ancien concessionnaire dont la libido galopante finit par mettre en péril son couple et sa situation professionnelle dans Solitary Man.

François-Xavier Poudat, psychiatre spécialiste de la question, observe que «la fréquence et le pourcentage de conduites sexuelles addictives augmente». Selon lui, «l’addiction est devenue une bouée de sauvetage, une pseudo thérapie pour gérer les mal-êtres». L’objectif premier du sexe serait détourné puisque «l’autre n’est plus considéré comme un être à part entière mais comme un objet de consommation courante».

7 à 8 rapports sexuels quotidiens

Les formes d’addiction au sexe sont variées. Claude Gemma, sexologue et psychothérapeute, se souvient d’un patient qui avait besoin de 7 à 8 rapports sexuels quotidiens. Il était «obligé de chercher des partenaires toute la journée, ce qui le paralysait pour vivre». Joëlle Mignot, présidente de l’ASCLIF (Association des Sexologues Cliniciens Francophones), raconte qu’elle a reçu en consultation un homme qui était dépendant aux «escort girls». Olivier Florant, sexologue et conseiller conjugal, a soigné un homme de trente ans qui avait recours à la masturbation 30 fois par jour. Il constate, comme Claude Gemma, une augmentation des consultations pour des addictions liées à internet et à la masturbation.

sex addict

Photo : lightsights

Qui sont ces sex addicts qui décident d’aller consulter des psychologues pour soigner leur dépendance ? François-Xavier Poudat répertorie deux grandes catégories. Premièrement, les comportements sexuels jugés «anormaux» et excessifs dans nos sociétés, comme l’exhibitionnisme ou le frotteurisme qui consiste à rechercher un contact physique avec des personnes dans des lieux publics. A ne pas confondre avec l’échangisme ou le fétichisme considérés par les spécialistes comme de la perversion. En effet, d’après lui «un pervers ne viendra jamais se faire soigner car il n’est pas dans l’autocritique, au contraire des sex-addicts qui se sentent coupables après leur crise».

Dans la deuxième catégorie, on retrouve les comportements sexuels compulsifs, excessifs et incontrôlables considérés comme «normaux». Concrètement, ce sont des personnes qui ont un besoin de masturbation pluriquotidien (internet, films porno, téléphone rose) ou qui sont en recherche permanente de partenaires sexuels.

Une sexualité «mécanique sans lien sentimental»

Dans les deux cas, c’est l’utilisation excessive et obsessionnelle de ces comportements sexuels, accompagnée d’une souffrance, qui définit l’addiction. Joëlle Mignot précise que les dépendants sont dans une recherche permanente d’excitation dont les excès finissent par envahir leur vie psychologique et sociale. Michel Reynaud, psychiatre et spécialiste de l’addictologie, parle de sexualité «mécanique sans lien sentimental».

Comment expliquer la multiplication de ces «drogués du sexe» ? Claude Gemma évoque, entre autres, «la démocratisation du porno visuel» facilement accessible par internet. Olivier Florant se souvient d’un patient qui regardait deux heures chaque soir du porno sur internet. L’homme avait décidé de demander de l’aide, incapable d’avoir des relations sexuelles normales car l’image de la femme-objet l’envahissait.

L’influence du porno et d’internet

Michel Reynaud pense aussi que «l’accès au sexe est aujourd’hui facilité, qu’il y a peu de freins sociaux». Il ajoute que nous vivons en France dans une «culture globale de consommation et de recherche immédiate de plaisirs, sans contrôle et retardement de la satisfaction». Une société où «le plaisir individuel prime sur les échanges sociaux».

Enfin, François-Xavier Poudat considère que «c’est l’histoire personnelle des individus qui conditionne leurs addictions, et non le contexte social. Selon lui, «les déviants sexuels ne seront pas plus déviants s’il ont plus de supports à leur disposition.» Il reconnaît toutefois que, sur des individus fragiles, le contexte est un élément catalyseur. En cause, la libération sexuelle et son extériorisation (sexe dans tous les sujets de conversation) qui auraient entraîné dans leur sillage «une sexualité jetable et des couples jetables». Une société où l’omniprésence du sexe conduirait, d’après François-Xavier Poudat, à une «tyrannie du plaisir».

Julien Moschetti
Non publié par Libération le 3 avril 2010

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