Requiem pour Debussy

Et si les immeubles avaient un cœur, une âme, des sentiments ? Le Petit Debussy, illustre barre paysage des Courneuviens, s’exprime enfin.

« Difficile de construire sa personnalité, quand on a hérité du même prénom que son grand frère. Difficile d’être à la hauteur des espérances placées en nous, quand le nom de famille fait référence à un célèbre compositeur. Claude Debussy. Quelle drôle d’idée ! Je me suis longtemps demandé ce qui les avait séduits dans le personnage. Son anticonformisme ? Son avant-gardisme ? J’ai fini par comprendre à l’adolescence. Comme mes cousins Balzac, Ravel, Presov ou Renoir, notre naissance était symbole de grand pas en avant vers la modernité. Une nouvelle ère s’ouvrait devant nous. Au début des années 1960, la construction des 4 000 logements caressait d’un vent d’espoir les cœurs des nouveaux locataires. Je les revois encore, tout droit sortis de leurs bidonvilles, pleurer de bonheur, les yeux azimutés d’allégresse, se ruer vers moi pour venir se blottir contre mes flancs, comme des petits chats égarés, avides de se faire allaiter.

Je les regarde encore toucher du doigt les murs, ouvrir puis refermer les fenêtres plusieurs fois de suite pour convertir le rêve en réalité, faire couler le robinet d’eau chaude, se brûler pour s’en persuader, prendre douche sur douche pour rattraper le temps passé. Je les entends encore, ces ex-Parisiens mal logés, ces rapatriés d’Algérie, remercier Dieu de leur avoir enfin offert une deuxième chance. Et ils allaient la saisir leur chance, profiter de chaque rayon de soleil pour partager en famille thé et biscuits sur la pelouse, s’inviter à déjeuner les uns chez les autres pour se réchauffer le cœur. Un lien fraternel sibyllin unissait tous mes protégés. Deux chemins qui se croisent, un échange de bonjours empreint de tendresse, des nouvelles réciproques de la famille. Et les voilà lancés dans une fuite en avant contre le temps qui passe pour refaire le monde sur le palier. Les conversations fleurissaient d’une fenêtre à l’autre, rebondissaient d’étage en étage, comme une traînée de poudre. Les éclats de rire des enfants qui jouaient à mes pieds résonnaient le long des murs, faisaient frissonner ma colonne vertébrale.

Montage illustratif de l'immeuble Petit Debussy

Photo et montage : Virginie Salot

Aaahhh, c’était la belle époque ! Joyeuse, frivole, insouciante. Jusqu’à la mise à mort de mon frère, le Grand Debussy, retransmise en direct à la télévision en 1986. J’ai tout entendu : « monstre », « bête terrassée », « animal malade qu’on doit abattre »… « Une chaussette trouée, même rapiécée, reste une vieille chaussette », arguaient les vautours éhontés. Ta disparition ? Une « prouesse technique », une « œuvre d’art ». Un pétard mouillé, avec le recul. Mon pauvre frère… Il fallait un bouc émissaire pour « tourner la page » de leur échec, et c’est tombé sur toi. Sans la mobilisation des locataires venus plaider ma cause auprès du maire, j’aurais sans doute subi le même sort. Durant deux mois et demi, j’ai contemplé, les larmes aux yeux, les bulldozers déblayer les 70 000 tonnes de gravats qui faisaient office de pierre tombale éphémère. Je ne voulais pas y croire. Le disque rayé de la colère m’empêchait de me projeter dans le futur.

Il m’a fallu du temps pour me reconstruire, retrouver du sens, reprendre goût à la vie. Sans l’arrivée de la gardienne, Mme Rose, je serais sans doute mort de tristesse. Mme Rose… Notre âme à tous. La porte de sa loge était toujours ouverte. Toujours disponible. Toujours prête à rendre service. Une fuite au 12e étage, et la voilà qui débarquait pour nous prêter main-forte. Chaque soir, le même rituel autour de 22h. Une tournée des étages pour vérifier l’état des lumières, chasser les squatteurs éventuels. Mme Rose… Une deuxième mère pour tous les locataires, une éducatrice pour tous les enfants, qui se faisaient tirer les oreilles lorsqu’ils jetaient le moindre bout de papier par terre. Sa récente disparition a laissé un vide abyssal. Pas de nouveau gardien pour la remplacer. La loge est désormais fermée, scellée ad vitam aeternam derrière des barreaux lugubres. Je comprends maintenant ce qui nous faisait tenir. Mme Rose… Tu portais à bout de bras les vestiges d’une culture en voie de disparition.

La démolition de mon cousin Balzac est venue porter le coup de grâce. Je me suis tout à coup retrouvé esseulé, isolé, comme un condamné à mort dans sa cellule, dernier survivant d’une époque révolue dans un quartier fantôme. Je n’ai plus ma place ici. Le toboggan, la balançoire, les bacs à sable ont disparu. Les jeunes se réfugient désormais au Mail. Où sont passés les enfants, les adolescents qui jouaient autrefois sur la pelouse ?
Chaque jour, je regarde les trains défiler devant mes fenêtres, leurs wagons gorgés de vie s’échapper vers de nouveaux horizons. Chaque jour, je rêve de les rejoindre. Si seulement je pouvais m’évader… À quoi bon traverser le présent tel un spectre tourné vers le passé ? À quoi bon vivre pour vivoter ? Je n’ai plus la force d’espérer, plus l’imagination pour rêver. Rendez-moi un dernier service, je vous prie. Démolissez-moi.  »

Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 26 avril 2012.

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