Rideaux tirés sur le crépuscule

Rares sont les lieux de convivialité qui ouvrent après minuit en banlieue. Pour combien de temps encore ?

«S’il y avait des bars ouverts la nuit à La Courneuve, je sortirais peut-être jusqu’à 2h ou 3h du matin. Mais il n’y a rien. Alors, je sors à Paris », raconte Yogi, une artiste installée depuis vingt ans à La Courneuve. À travers la fenêtre de son appartement, elle pointe du doigt la devanture d’un ancien bar place Braque, fermé depuis plusieurs années. Et d’ajouter : « Tout le monde n’a pas la place d’organiser des rassemblements chez soi. Sans bars de nuit, les villes de banlieue se transforment en cités-dortoirs. » Rares sont en effet les bars ouverts après 22h à La Courneuve, à l’exception de dérogations exceptionnelles, un arrêté préfectoral du 28 décembre 2010 exige la fermeture des débits de boissons après minuit. Des législations similaires sont en vigueur dans les autres villes de banlieue parisienne. Si bien que les banlieusards sont souvent contraints de se déplacer à Paris pour continuer la fête après minuit. La capitale concentre d’ailleurs près de 50 % des débits de boisson en Île-de-France ( 985 sur 2053 d’après l’Insee en 2007 ).

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Photo : benoit.darcy

Fatiguée d’être « obligée de prendre le métro ou la voiture pour boire un verre ou assister à un concert à Paris », Christina Lopes ouvre le Café culturel à Saint-Denis en 1998, un bar réputé pour sa programmation culturelle, fermé en 2009 pour raisons financières. « Tous les rideaux étaient fermés après 19h à Saint-Denis. Il n’y avait pas de lieu fédérateur et convivial à Saint-Denis la nuit, et en banlieue en général, à l’exception du Bouquin affamé de Clichy-la-Garenne. » Consciente des problèmes d’alcoolisme et de nuisances sonores liés à l’ouverture de débits de boissons la nuit, Christina n’en reste pas moins persuadée que les banlieues auraient tout à gagner à enrichir leur vie nocturne car « le vide peut créer encore plus de problèmes ». Selon elle, « plus il y a des espaces de convivialité, plus les gens se connaissent, et plus on gagne en vivre-ensemble. Il faudrait plus de prises de risques, une vraie volonté politique pour faire changer les choses en banlieue ». Certaines associations n’ont pourtant pas renoncé à proposer des alternatives à la nuit en banlieue. À l’instar du 6B de Saint-Denis, un nouvel espace de création et de diffusion inauguré en 2010. C’est dans ce lieu atypique que se déroulera la « Fabrique à rêves », tout l’été jusqu’au 11 septembre : une programmation pluridisciplinaire ( concerts, spectacles, ateliers, cinéma, parades… ) sur les berges du canal jusqu’à tard dans la nuit. Qui a dit que la nuit était morte en banlieue ?

Julien Moschetti

Bonus : entretien avec Luc Gwiazdzinski, chercheur spécialiste des questions relatives aux temps sociaux et aux nuits urbaines.

Regards : Comment l’Homme s’est-t’il adapté à la nuit à travers l’histoire ?
Luc Gwiazdzinski : L’homme a toujours cherché à s’émanciper des rythmes naturels. Il a conquis la nuit à travers deux choses : la lumière et la sécurité. Aujourd’hui, l’économie est à la conquête de la nuit. Des activités se développent dans le cœur des villes, notamment dans les grandes métropoles. Tous les temps d’arrêt dans nos sociétés sont grignotés par l’activité. Les temps sont éclatés. La soirée devient un temps possible pour les rencontres, un temps pour faire quartier, pour faire famille.

R.: Comment faciliter le vivre-ensemble la nuit ?
L. G. : La nuit, c’est une caricature du jour. Si on n’arrive pas à vivre ensemble la nuit, on n’y arrivera pas le jour. Il y a deux visions caricaturales fondamentales : « La nuit, j’ai peur, c’est dangereux » et « la nuit, je suis libre, je fais ce que je veux ». J’ai démontré que la nuit n’est pas aussi dangereuse que le jour et qu’on n’est pas plus libre la nuit que le jour parce qu’il y a moins de services, moins d’activités. Soit on arrête les activités nocturnes et on dit « stop » au travail de nuit, soit on met en place un service public la nuit et une politique de nuit.

R. : On a tendance à dire qu’il y a plus d’insécurité la nuit :
L.G. : Les violences nocturnes, notamment des véhicules brûlés, ont lieu dans des endroits et dans des temps où ça ne fait pas ville, là où le centre culturel ferme après 19h, où l’éclairage public est défectueux, où il n’y a plus de commerces ouverts. Il faudrait mettre en place un encadrement social et culturel. Si les commerces sont ouverts, si les transports marchent un peu plus tard, il y aura des personnes dans l’espace public la nuit, donc du contrôle naturel. J’ai parcouru la périphérie à pied la nuit après les violences urbaines de 2005. On constate que la nuit est plus noire en banlieue. Les éclairages sont moins bons car ce sont les bailleurs qui s’en occupent et il n’y a pas beaucoup de services. Dans les Asturies en Espagne il y a quelques années, ils ont ouvert les centres culturels pour les jeunes, plus tard dans la nuit. La délinquance a baissé de 25 %.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 13 juillet 2011.

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