Robespierre, la lipo-révolution

Et si les immeubles avaient un cœur, une âme, des sentiments ? Robespierre, illustre barre paysage des Courneuviens, s’exprime enfin.

« Ne vous fiez pas aux apparences. Ne vous arrêtez pas à la flétrissure de mon enveloppe corporelle. Je vous observe de loin faire mine de ne pas me voir, me regarder de bas en haut avec mépris, comme si mon imposante silhouette était une gigantesque visière opaque, vissée de force sur votre front pour vous empêcher d’absorber le soleil. Je vois d’ici votre visage se décomposer au fur et à mesure que vous vous rapprochez de moi. Une moue de dégoût déforme votre faciès lorsque votre regard s’attarde sur ma peau beige défraîchie, mes cicatrices rouillées, mes pansements en état de décomposition avancée. Je vous entends d’ici parler de moi comme si j’étais un monstre abject, bon à jeter à la poubelle, comme si j’étais l’incarnation même de tous vos malheurs.

Vous vous donnez le mot pour m’affubler de surnoms antipathiques : « vieux tas de tôle », « blockhaus », « bunker »… Rares sont les habitants qui me surnomment encore affectueusement « le 15 », en raison de mes quinze étages. À l’exception des oiseaux qui continuent à se poser sur mes épaules, rares sont ceux qui gardent de moi l’image d’un mastodonte protecteur. Je vous l’accorde, je n’ai peut-être plus la vigueur juvénile d’antan. Mais, à la manière d’un arbre centenaire, mon tronc est encore robuste, mon écorce épaisse, mes racines solidement ancrées dans le sol. Comme mes cousins Verlaine et Salengro, je fêterai bientôt mon demi-siècle. Chaque pli, chaque ride sur ma peau, chaque tache sur mes murs, chaque fissure dans mes entrailles sont autant de témoignages de scènes de vie qui ne reviendront plus.

Montage illustratif de la barre Robespierre

Photo et montage : Virginie Salot

Un jour, peut-être, les historiens se pencheront sur ma carcasse pour reconstituer le mode de vie de mes locataires dans les années 1960. Avec un peu de chance, ils récolteront assez d’indices pour faire parler les souvenirs. Ils découvriront que les pères de famille mettaient les voiles à 5h30 du matin pour se rendre à leur travail, que l’entraide entre locataires était érigée en art de vivre, que l’on rendait visite à ses voisins sans même frapper à la porte, qu’on laissait les clés sur le scooter en toute quiétude. La nuit, les jeunes grimpaient au 15e étage pour assister aux courses de motos sauvages sur l’autoroute A1. Le jour, ils contemplaient la tour Eiffel. À deux pas de moi, une multitude de commerces faisaient le bonheur des habitants : trois boucheries, un tabac-presse, un coiffeur, un marchand de chaussures, un laboratoire médical. Il y avait même un bistrot, Le Verlaine, qui faisait office de boîte de nuit. Aujourd’hui, seules l’épicerie, la pharmacie et la boulangerie ont résisté aux épreuves du temps.J’ai vu de mes propres yeux les commerces fermer un à un, les habitants s’exhorter à déménager. Il n’y avait plus d’amour dans le regard de mes locataires. Et, progressivement, je me suis senti négligé, suranné, délaissé, désamouré. Depuis longtemps déjà, j’avais compris que je n’étais plus dans l’air du temps. Les codes esthétiques ont évolué depuis les années 1960. Les monolithes de béton, les carrures de colosses censés inspirer la robustesse intemporelle sont passés de mode. Fini le gigantisme ! La beauté, aujourd’hui, est synonyme de couleur, jeunesse, glamour, sexy… On a laissé passer ma chance au milieu des années 1980. Longtemps, on a hésité à me démolir, pour finir par me réhabiliter. Mais quelle réhabilitation ! On aurait voulu m’enlaidir, on n’aurait pas fait mieux ! Tous ces balcons, toutes ces loggias, toutes ces passerelles métalliques ont renforcé mon allure pataude, mon air austère.

Quand je vois la rénovation de mes voisins des 30, 40, 50 Barbusse, je suis vert de jalousie. Comme eux, j’aurais dû bénéficier d’un ravalement de façade complet. Le maquillage ne suffit plus à mon âge. Il faut sortir le bistouri ! Avec le recul, je me demande pourquoi vous avez poussé le cynisme jusqu’à me surnommer « Robespierre ». Pour me préparer à l’idée qu’on me couperait un jour la tête ? Pour tuer dans l’œuf mes velléités de révolte ? C’était mal me connaître. Jusqu’à mon dernier jour, je me battrai pour ma survie. Je veux mourir heureux, voir de mes propres yeux le nouveau quartier que l’on est en train de construire autour de moi. Quand j’entends parler de l’aménagement d’un mail piéton de Salengro à Verlaine, de la rénovation de l’école Vallès-Robespierre, de la démolition du centre commercial, quand je vois en face de moi les enfants passer leur journée sur des terrains de football et de tennis flambant neufs, je me prends, moi aussi, à rêver d’une deuxième jeunesse et d’un nouveau départ. Mais, pas certain que l’Anru, ce drôle de chirurgien en série, m’épargne ! »

Julien Moschetti

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 26 avril 2012.

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