Sébastien Marnier, romancier

Réalisateur et écrivain, l’ex-Courneuvien Sébastien Marnier vient de publier à 33 ans Mimi, son premier roman chez Fayard. Un thriller psychologique noir et trash à souhait, une plongée dans l’univers intérieur d’un pervers issu de la cité des 4 000 en quête de revanche sociale.

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Photo : Virginie Salot

Je suis né aux Lilas et j’ai vécu à La Courneuve durant 11 ans jusqu’à l’âge de 20 ans avec mes parents et grands-parents. J’habitais dans la cité Beaufils. J’ai fait des études d’arts plastiques, puis deux ans de dessin publicitaire. Je réalisais des story-boards pour les publicitaires, mais le milieu m’a dégoûté. J’ai donc repris la fac de cinéma à Paris VIII. J’ai réalisé quatre courts-métrages avant de me lancer, il y a cinq ans, dans l’aventure d’un long-métrage dont le tournage devrait démarrer au printemps. J’ai travaillé durant 8 ans avec une co-réalisatrice sur les thématiques de la noirceur, de la violence et de la perversité. J’aime les émotions que cela peut provoquer, j’aime me faire peur.

Aujourd’hui, je suis dans une phase où j’ai envie de travailler essentiellement sur la thématique du sociopathe et du pervers narcissique. J’écrivais des scénarios depuis dix ans et j’avais envie de tester autre chose avec l’écriture. Dans Mimi, je voulais parler de la mise en place d’un profil de sociopathe. Mon objectif, c’était de susciter à la fois de la peur et du malaise, d’inspirer du dégoût aux lecteurs sans les laisser décrocher. On a tous en nous ce côté attraction-répulsion. Pourquoi les gens sont accrocs à la série Dexter ? C’est un personnage abject qu’on finit par comprendre grâce à la voix-off qui trahit ses pensées. J’ai appliqué la même technique avec Jean-Pierre, le personnage principal de mon roman. Les dialogues décrivent objectivement la réalité, mais ses pensées expriment l’inverse.

« Écrire me permet de sortir de moi-même, d’accéder à des facettes de ma personnalité qui me font peur »

J’ai pensé à la structure du roman durant un an avant de l’écrire d’un trait en deux mois. Je me suis mis dans la tête de Jean-Pierre. J’ai utilisé la première personne car Jean-Pierre se prend les choses en pleine gueule, dégueule sa haine en permanence. Durant les deux mois d’écriture, tu vis avec un psychopathe. Tu deviens presque le personnage de ton roman. J’adore écrire, qu’il s’agisse de scénarios ou de romans, inventer la langue, plonger dans des environnements tellement éloignés de moi. J’écris pour casser mon quotidien. Cela me permet de sortir de moi-même, d’accéder à des facettes de ma personnalité qui me font peur. Je me demande où j’ai trouvé tout ça, d’où ça vient. J’essaye d’être le plus crédible et le plus réaliste possible, notamment sur la psychologie des personnages.

Ce n’est pas un livre sur La Courneuve. J’ai choisi ce territoire par souci d’authenticité. Je voulais replacer le personnage dans un contexte que j’ai connu. La question du déterminisme est au centre du livre. Comment s’échappe-t-on de sa condition ? Quand j’habitais à La Courneuve, il y avait un Casino finalement transformé en Leader Price. Cela a modifié notre représentation du quartier. Tout ce qu’il y avait autour de nous, nous renvoyait à notre propre pauvreté. Cela devenait compliqué d’avoir accès à un niveau de culture supérieur. Jean-Pierre quitte La Courneuve, rompt quasiment avec toute sa famille, et finit par s’en sortir. Mais il y a quelque chose qui ne sera jamais réglé. C’est plus lié à sa famille et son éducation qu’à la cité où il a grandi. Cet homme est trop sensible pour le milieu dans lequel il vit. C’est le manque d’amour de sa famille qui déclenche sa névrose. C’est le socle de toute sa souffrance, de son mal-être, de sa solitude…

« Quand un gamin n’adhère pas aux codes, il s’expose au rejet »

Mimi cristallise toutes les frustrations de la bande de Jean-Pierre. Il leur fait peur parce qu’il est différent. Il écoute de la musique classique, n’est pas habillé comme eux… Mes parents n’avaient pas assez d’argent pour m’acheter des Reebok. J’en ai souffert. C’est encore pire aujourd’hui. Quand un gamin n’adhère pas aux codes du groupe, il s’expose au rejet. Quand je vois des mômes de 8 ans passer la journée sur Facebook ou MSN, ça me fait peur parce qu’on n’a plus beaucoup d’autorité sur eux. Si on leur interdit l’accès à Facebook ou qu’on ne leur achète pas la dernière console, ils se feront rejeter par leurs potes. Mais c’est aussi valable pour les adultes. On vit dans une société où l’on est considéré comme un plouc quand on ne possède pas ce qu’il faudrait avoir. On subit un matraquage permanent qui met dans la tête des gens des clichés, une réflexion déjà prémâchée qui ne correspond pas à la réalité. J’ai froid dans le dos quand je vois le nombre de lecteurs de journaux gratuits financés par les patrons de presse et amis du président. Quand les gens lisent Le Figaro ou l’Humanité, ils savent ce qu’ils recherchent. Mais quand ils lisent Direct matin, ils n’ont pas conscience qu’on est en train de leur rentrer des trucs dans la tête.

Propos recueillis par Julien Moschetti

* Représentation illustrée pour planifier l’ensemble des plans d’un film avant sa réalisation

Publié le 27 octobre 2011 dans Regards, le journal de La Courneuve.

 

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