Ron Mueck ou le pouvoir de l’absurde

Les sculptures hyperréalistes de l’Anglo-australien Ron Mueck étaient exposées à la Fondation Cartier d’avril à octobre 2013. Plongée dans un univers absurde aux confins du rêve où les personnages sont hantés par la solitude et l’impasse relationnelle.

La texture des cheveux, la couleur et le grain de la peau, les étincelles au fond des yeux sont tellement réalistes qu’on a l’impression d’avoir en face de soi une personne vivante. Jambes bien ancrées dans le sol, dos courbé vers l’arrière sous le poids de l’effort, une femme nue tient à bout de bras un fagot de bois du double de sa taille comme si elle défiait les lois de la gravité. Par quel miracle réussit-elle à soulever ce gigantesque fagot sans perdre l’équilibre ? L’impressionnante allonge des bras, l’extrême cambrure du dos fournissent quelques éléments de réponse sans parvenir à éclaircir toutes les zones d’ombre. Le doute vient de s’immiscer dans notre esprit.

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Woman with sticks
Photo : Jaque Tseng

Comme la plupart des sculptures de Ron Mueck, Woman with sticks oscille entre réalisme et fantastique, normalité et étrangeté. Décontenancés par cette fusion des contraires, tiraillés entre fascination et incrédulité, les visiteurs font plusieurs fois le tour de la sculpture à la recherche d’indices pour élucider l’énigme. Pourquoi le cœur de cette femme balance entre souffrance et libération ? Pourquoi les deux faces du visage expriment deux émotions contradictoires ? Le côté droit est indubitablement marqué par l’effort, à l’image de cet œil semi-fermé où tous les points de contraction convergent. Le côté gauche du visage est à l’inverse dénué de tensions. Nettement plus ouvert que son alter ego, l’œil gauche dégage en effet une impression de sérénité lucide.

De cette troublante ambivalence surgissent des questionnements sans fin. L’art de Ron Mueck est tellement déconcertant, tellement inconcevable qu’il frise avec l’absurde. Absurde comme le monde dans lequel nous vivons, absurde au sens philosophique du terme. Pour reprendre les mots d’Albert Camus, « ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel (le monde) et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. » Et si Ron Mueck jouait justement sur cet « irrationnel » pour susciter en nous un « désir éperdu de clarté » et susciter ainsi notre réflexion ? Et si Woman with sticks revisitait à sa manière Le Mythe de Sisyphe de Camus ? A l’instar du rocher de Sisyphe qui retombe à chaque fois qu’il arrive au sommet d’une montagne, le fagot de bois de Mueck menace en effet de tomber à chaque instant. Tel Sisyphe, la femme de Woman with sticks est aimantée par la force de gravité d’un monde qui la ramène sans cesse à ses propres limites, à sa propre incapacité. Tel Sisyphe, elle surmonte l’absurdité de sa condition grâce à un sentiment de révolte qui « confère à la vie son prix et sa grandeur, exalte l’intelligence et l’orgueil de l’homme aux prises avec une réalité qui le dépasse et l’invite à tout épuiser et à s’épuiser », dixit Albert Camus.

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Man in a boat
Photo : Degilbo

Dépasser l’absurde et le fardeau de l’existence pour renouer avec l’espoir et la quintessence de la vie, telle pourrait être aussi la grille de lecture de Man on the boat. Nu sur sa barque au milieu de nulle part, les bras croisés, les yeux cernés de fatigue, un homme semble perdu, déboussolé, empreint de doute et de fatalisme… et, dans le même temps… frappé par une lueur d’optimisme, comme si un signal impromptu venait à l’instant de le sortir de sa torpeur mortuaire. Le cou se contracte, la tête de penche sur le côté, le sourcil droit s’arque, le regard se porte à mi-distance pour déchiffrer un horizon incertain promesse de tous les possibles. Une fois encore avec Mueck, les émotions contraires – optimisme et fatalisme, espoir et abattement – se côtoient pour mieux souligner le point de basculement vers un mystérieux ailleurs propice à toutes les interprétations.

L’artiste australien affectionne ces moments charnière annonciateurs de profonds bouleversements. Il photographie des êtres humains à la croisée des chemins, tiraillés entre deux pulsions contraires. Ce sont en général des personnages solitaires, à l’exception des trois dernières sculptures présentées à la Fondation Cartier : Woman with shopping, Couple under umbrella et Young couple. Pour la première fois, Mueck a enfanté des duos pour donner corps aux mutations de l’âme humaine, à l’instar de Young Couple qui met en scène un couple d’adolescents enlacé d’une étrange manière.

Visage teinté de tristesse, la jeune fille de Young Couple cherche timidement du regard son petit copain… tout en inclinant le front vers le sol pour ne pas risquer de le croiser. Étrange. Paradoxal. Son appel au secours refuse de montrer son véritable visage pour mieux camoufler ses émotions. Tout porte à croire qu’elle est dans l’attente d’un signe de soutien de sa part… sans avoir la force de l’implorer. Quant au jeune homme, l’inclinaison de son corps et les traits de son visage dégagent un air de compassion… qui se révèle être un leurre quand on observe le verso de l’œuvre. Un petit tour dans le dos des deux personnages permet en effet de prendre la mesure de la tension dramatique de Young Couple. La main gauche du garçon agrippe fermement le poignet de la fille, comme pour l’empêcher de s’échapper. La main contractée de la fille confirme la piste de la tentative d’évasion avortée. La communication est cassée, la réconciliation un temps espérée à jamais enterrée.

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Young couple
Photo : Thomas Salva.

Un profond sentiment de malaise se dégage de la sculpture. Les cicatrices et les fêlures du couple viennent d’apparaître au grand jour. Le garçon est présent sans être là. Il a troqué son costume de protecteur contre celui de bourreau. L’épaule réconfortante s’est transformée en instrument de torture. « En figeant ce geste, Mueck semble nous dire que de tels instants ont des conséquences, que les secondes décisives de nos vies sont précisément celles où nous avons l’impression de nous en tirer, de rester impunis », analyse Justin Paton, le conservateur en chef de la Christchurch Art Gallery en Nouvelle Zélande. « C’est l’instant t où le destin de ce couple va basculer. Il sera désormais trop tard pour revenir en arrière », semble en effet suggérer Mueck en immortalisant ce geste. Comme si la violente étreinte des poignets de la fille était le signe avant-coureur de la débâcle à venir. Comme s’il portait en lui le poison de l’érosion inexorable des sentiments.

On retrouve les mêmes regards fuyants, les mêmes échanges avortés dans les deux autres duos de Mueck : Woman with shopping et, dans une moindre mesure, Couple under an umbrella. Comme Stanley Spencer ou Lucian Freud, comme Walter Sickert qui représentait dans l’Ennui un couple marqué par son absence de communication, Ron Mueck s’inscrit dans la tradition pessimiste du réalisme britannique. On pense également au peintre américain Edward Hopper dont les peintures mélancoliques revenaient régulièrement au thème de l’incommunicabilité. Woman with shopping met en scène une femme lestée de deux sacs de courses remplis à ras bord et d’un bébé collé au corps par une simple poche. Regard hagard perdu dans le lointain, quelque part entre sens du devoir et résignation, la mère semble sur une autre planète. A des années-lumière de son petit monstre – c’est en effet à cela qu’il ressemble – dont le regard intense un brin agressif semble implorer sa pitié.

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Woman with shopping
Photo : Thomas Salva

Comme dans Young Couple et Couple under an umbrella, les regards s’effleurent sans jamais se croiser. Malgré leur proximité apparente, la mère et le fils sont profondément distants, profondément seuls. Un fossé émotionnel abyssal les sépare. L’enfant a beau crier à l’aide, sa mère ne l’entend pas. Elle est ailleurs. Dans un autre monde. En apesanteur. Trop occupée à savourer ce précieux moment de répit pour s’occuper de son enfant. Ailleurs. Dans un autre monde. En dehors du monde. A l’abri, l’espace de quelques secondes, de la course contre la montre incessante d’une vie de mère. A l’abri du rythme effréné de notre société de consommation symbolisée par ces deux sacs de course remplis à ras bord. A l’abri de ce monde absurde qui voudrait nous faire croire que le consumérisme et l’individualisme feront de nous des hommes libres et heureux. Alors qu’ils participent au contraire à éloigner les gens les uns des autres pour, le cas échéant, les plonger dans une solitude maladive.

Julien Moschetti

Publié le 21/12/2013

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