Mémoires de bidonville

A l’occasion de la journée mondiale du refus de la misère, une exposition photographique sur la Campa rappelle la vie marginale de nombreux immigrés dans l’ancien bidonville courneuvien.

« Les conditions étaient difficiles, en particulier l’hiver. Le terrain était couvert de boue. On se chauffait comme on pouvait.. Aujourd’hui encore, j’ai cette odeur de charbon dans la tête. » Arrivé en 1966 à l’âge de 6 ans dans la Campa avec sa famille originaire du Maroc, les  parents et cinq frères, le Courneuvien Abdel Saadouni y a connu la misère durant trois ans et demi. Situé à l’entrée actuelle du parc départemental Georges Valbon, le bidonville loge d’août 1961 jusqu’à son éradication, en 1968, des familles soumises à une exclusion sociale, parfois ethnique, une population toujours discriminée. Sur le terrain vague, des maisons de bric et de broc, insalubres, en carton, en tôle ou parpaings. Des solutions de fortune. « Quand on ne pouvait pas accéder à un logement normal et qu’on ne trouvait rien de mieux,  on s’installait dans des bidonvilles, explique l’historien Benoît Pouvreau qui a travaillé sur la Campa. Il y avait dans les années 1960 une pénurie de logement patente,, en particulier pour les personnes issues de l’immigration. Il n’y a avait pas assez de HLM. Les listes d’attente étaient comparables à celles d’aujourd’hui. »

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Pas d’eau courante, pas d’électricité, pas d’égouts, pas de ramassage d’ordures. Une décharge à ciel ouvert dont les premiers occupants sont des gitans andalous et des tziganes des Balkans. Puis viennent les Espagnols, les Maghrébins, les Italiens, les Portugais, les Yougoslaves et un noyau de sous-prolétaires français. Il se trouvait toujours un chef de camp pour faire régner sa loi. Le bidonville (3000 personnes en 1966) est divisé par communautés, ce qui n’empêche pas les différentes nationalités de se mélanger, de s’entre-aider. « Il y avait une grande richesse culturelle et de nombreuses fêtes », se rappelle Abdel. Mais la vie est aussi rythmée par les descentes de police, les incendies ou les coups de feu. Les malentendus, les incompréhensions, les violences et les affrontements entre les habitants des taudis et l’Administration sont légion. Des trafics de baraques sont organisés dans le bidonville par des hommes d’influence. Les guerres de territoire rythment la vie dans le camp. « Beaucoup de personnes possédaient des flingues, reprend Abdel. Il fallait se battre pour gagner le  respect. C’était la loi de la jungle ».

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Conséquence directe, les enfants de la Campa font régner la loi du plus fort à l’école primaire du Groupe scolaire dit « de la Souche », aujourd’hui l’école Louise-Michel. « A la cantine, il nous suffisait de jeter un regard méchant pour récupérer des desserts sur nos tables. Certains rackettaient les autres enfants qui, du coup,  nous appelaient les « gitans ». Résultat, les élèves « gitans » sont mis à l’écart dans des préfabriqués. Quant aux professeurs confrontés aux problèmes de discipline, ils brillent par leur absence d’autorité. « C’était une sorte de ségrégation. Nous étions livrés à nous-mêmes. Je n’ai rien appris durant ces trois années. Je ne savais toujours pas lire ni écrire à 10 ans. ». Des années de boue et d’exclusion qui contrastent avec les visages des enfants rayonnant de joie de vivre, sur les photos de l’exposition. « Je garde d’excellents souvenirs de cette période, se souvient Abdel, aujourd’hui chargé de mission dans le secteur des Quatre-Routes pour le compte de la municipalité. Je n’ai jamais souffert de la faim. Comme la plupart des habitants de la Campa mon père, mon oncle travaillaient,.Eux, dans le bâtiment.  On jouait beaucoup à l’extérieur, on faisait des cabanes, on construisait des barques avec les toits des voitures. Quand il pleuvait, j’aidais mon père à éviter que la maison ne prenne l’eau. J’ai appris l’art de la débrouille, ça m’a rendu plus fort. Le souvenir de cette période de ma vie m’a aidé à me construire. »

Julien Moschetti

Publié le 23 octobre 2013

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