Les fêtes hardcore, soupapes de sécurité

Depuis la nuit des temps, les musiques violentes ont permis à l’homme de s’émanciper tout en sortant de lui-même. Plongée dans l’histoire des contre-cultures, quelque part entre exutoire, transe, et catharsis.

« Et que la grosse caisse cogne sur les quatre temps ! Qu’elle agresse les tympans. Et que la basse secoue les tripes ! (…) Portés par la même volonté extrême, mais ne trouvant guerre dans la techno de quoi satisfaire leurs désirs de fureurs inédites, des DJ audacieux mettent les breakbeats du hip hop dans leur hardcore à eux. » Le journaliste Ariel Kyrou* avait trouvé les mots justes pour dresser le portrait robot du hardcore. Car, au delà des caractéristiques intrinsèques du style musical, c’est aussi et surtout la puissance d’effraction physique et mentale du genre qui a séduit toute une génération de teufeurs.

« Les fans de hardcore sont à la recherche de sensation extrêmes, confie le musicologue Guillaume Kosmicki, fin connaisseur des free parties. L’accélération des bpm, la matière sonore dense et saturée, la prolifération d’événements à l’intérieur d’une même texture finissent par déborder les facultés cognitives d’assimilation. C’est ce que j’appelle la surstimulation sensorielle. » Un phénomène de surenchère sonore et de saturation des sens que l’on retrouve étrangement dans toutes les musiques dites violentes : hardcore, gabber, breakcore, punk, skin rock, death et back metal, rock et rap hardcore…

free-party

« Ces musiques extrêmes donnent accès à quelque chose de très intime dans le corporel, précise le sociologue Jean-Marie Seca. Cette atteinte au viscéral permet de se détacher de soi-même. Un peu comme les sadomasochistes, les amateurs de musiques extrêmes ont besoin de se faire violenter par le son pour sortir d’eux-mêmes, rejoindre une autre dimension d’eux-mêmes, sortir d’un soi quotidien. Ils vont à la limite de l’audible pour atteindre une dimension identitaire très intime. » Une analyse partagée par Guillaume Kosmicki qui souligne que la plupart des amateurs de musique violente sont « des jeunes qui s’accaparent le bruit et les hauts niveaux de décibels pour se différencier des adultes. A partir de l’adolescence, on constate une volonté de démarcation, la mise en place d’une identité personnelle. Faire du bruit, c’est s’affirmer, cela veut dire « je suis là , j’existe ». Cela permet de trouver des réponses à ses questionnements identitaires. »

Des rites initiatiques qui ont marqué les différents courants musicaux dits violents depuis la nuit du temps. Les compositions de Richard Berlioz ou de Richard Wagner furent par exemple considérées comme violentes en leur temps. Dans certaines scènes de l’opéra Sigfried de Wagner, le rythme s’enflamme tellement qu’il finit par devenir agressif pour les tympans. Une manière de mettre en musique les violentes migraines du compositeur, d’après les scientifiques. Mozart n’a pas eu besoin de migraines pour évoquer la fin du monde et le jugement dernier lorsqu’il a composé Dies iræ. « C’est un morceau très rapide, très fort, très violent, Guillaume Kosmicki. Le début est traversé de syncopes, les notes sont volontairement disposées entre les temps, on est déstabilisé ».

Claudio Monteverdi par Domenico Fetti

Claudio Monteverdi par Domenico Fetti

Le musicologue a également retrouvé des traces de musique violente en remontant au XVIIe siècle. C’est en effet à cette époque que Monteverdi invente un nouveau style musical : le concitato et ses trémolos déchaînés . Objectif : exprimer la violence des coups d’épée durant des combats. « Pour « Le Combat de Tancrède et de Clorinde » (en 1624), il a demandé aux archers des violes de gambe qui accompagnent les combats d’épée d’éviter les notes continues pour jouer des notes très brèves. Les musiciens devaient tirer très fort sur les cordes des pizzicatis pour exprimer des bruits d’armes. C’était extrêmement violent pour l’époque. Ce genre de démarche est universel. Chez Monteverdi, comme dans le death metal et la techno hardcore, il y a toujours eu cette recherche de catharsis. » Et d’ajouter : «  Selon Aristote, l’art en tant que mimesis (art d’imitation, ndlr) de la société permet de sublimer la réalité, de la rendre plus belle, plus forte, plus violente. Les spectateurs se projettent dans un ailleurs, ce qu’il leur permet de guérir leurs pulsions violentes et de réaliser dans le monde fictif ce qu’ils ne feraient pas dans monde réel.»

Même son de cloche du côté du neuropsychologue Hervé Platel : « Ces musiques extrêmes peuvent faciliter la libération des frustrations et des tensions psychiques et physiques. On est toujours à la limite, comme si on essayait de dépasser la frontière de ce que notre cerveau peut accepter. » Un processus similaire qui ressemble étrangement au sport selon le neuropsychologue, quand on se lance par exemple à corps perdu dans un jogging. « A un moment donné, on ressent une souffrance corporelle. La sécrétion d’endorphines permet de dépasser le seuil de douleur. Il faut ressentir de la souffrance pour basculer dans un état euphorique et se sentir apaisé. »

catharsys

Mais Jean-Marie Seca, docteur en psychologie sociale, a une approche plus dionysiaque du phénomène. Selon lui, ces messes musicales ne sont ni plus ni moins que des rituels de transe et de possession. Qu’il s’agisse de rock, de rap ou de techno hardcore. « Dionysos est le dieu de l’excès et de l’orgie au sens culturel. Les Dionysies (festivités religieuses dédiées à Dionysos, ndlr) ont toujours existé dans les sociétés traditionnelles. Ces mises en scène du collectif dans l’orgiaque permettaient de rejoindre la communauté idéale qui n’existe pas dans la réalité. Du sabbat des sorcières aux dadaïstes, il y a toujours eu cette recherche de vérité et de réalité en dehors des conventions. Ces musiques violentes répondent à un besoin d’exprimer l’inexprimable, tout en manifestant une profonde méfiance vis a vis du monde moderne. Nos sociétés fondées sur la performance et le productivisme produisent tellement de conformisme qu’il faut en sortir à un moment donné. L’industrialisation des relations humaines et la bureaucratisation dans les sociétés occidentales ont exacerbé le sentiment d’aliénation. Nous sommes emprisonnés dans des rôles et des contraintes plus contraignants qu’autrefois… Il est donc légitime que l’on recherche une alternative plus extrême qu’avant. » La messe est dite !

Julien Moschetti

*Ariel Kyrou : Techno Rebelle : Un siècle de musiques électroniques (Denoël)

Un grand merci à :

– Guillaume Kosmicki : Free party : une histoire, des histoires  (Le mot et le reste)

– Jean-Marie Seca : Conduites minoritaires et représentations sociales (Éditions universitaires européennes).

–  Bernard Lechevalier et Hervé Platel : Le cerveau musicien + neuropsycho de la perception musicale (De Boeck)

– Lionel Pourteau : Techno : Voyage au coeur des nouvelles communautés festives de Lionel Pourtau et Michel Maffesoli (CNRS)

Publié dans Trax en novembre 2014.

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