Joseph Choï, peintre

Joseph Choï avait 23 ans lorsqu’il a quitté sa Corée du Sud natale pour suivre des études de décoration intérieure en France. Un quart de siècle plus tard, ce Courneuvien de 46 ans installé dans un atelier à proximité de la gare s’est fait un nom dans la peinture. Des expositions à Londres, Moscou, Paris ou Singapour (notamment la galerie Hyundai et la Kiaf, l’équivalent coréen de la Fiac), mais aussi aux États-Unis et au Japon dans les prochains mois. Influencé par les réalistes magiques, Giorgio Morandi, Gerhard Richter, Luc Tuymans, Joseph Choï saupoudre les scènes de la vie quotidienne d’une pincée de surréalisme. Pour mieux nous révéler la part d’ombre et de mystère cachée derrière chaque être.

Joseph Choï peintre

Photo : Virginie Salot

« Mon père était souvent en déplacement pour son travail, on le voyait rarement à la maison. Ma mère n’était pas très présente non plus. On ne communiquait pas beaucoup dans la famille. Je me suis progressivement refermé sur moi-même durant mon adolescence. Je donnais l’image d’un enfant calme et timide, mais, en réalité, personne ne connaissait mon véritable visage. J’étais toujours à la recherche de mon identité quand je suis arrivé en France. Un jour, j’ai rencontré un portraitiste à côté de la tour Eiffel, il m’a appris à dessiner.

J’ai commencé par faire des portraits au crayon et au pastel. Le dessin me procurait énormément de plaisir. Pour la première fois de ma vie, j’avais le sentiment d’être moi-même. J’essayais de rentrer dans la tête des gens qui croisaient mon chemin pour stimuler mon imagination. Je partais de l’expression de leurs visages pour me faire une idée de leurs états d’âme, de leur histoire personnelle. Quand je croisais un regard triste, j’en déduisais que la personne avait eu une vie difficile. Et inversement. Grâce au coup de crayon, je pénétrais dans la vie des gens, plongeais dans leurs souvenirs, vivais les moments de joie ou de tristesse que je n’avais pas eu la chance de connaître durant mon adolescence.

« Je redonnais une nouvelle existence aux histoires de vie »

Quelques années plus tard au marché de Montreuil, je suis tombé par hasard sur une enveloppe blanche contenant des photos. On voyait défiler toute la vie d’une femme : son baptême, son adolescence, son mariage… Cette découverte m’a donné l’idée d’utiliser des vieilles images de famille pour faire des collages. Je peignais des personnages au regard vide, dénué d’expression. Ils étaient à la fois présents et absents. Par la suite, j’ai récupéré des visuels d’annonces immobilières dans les magazines. Je m’en inspirais pour peindre des pièces vides sans personnage. Je redonnais, à ma manière, une nouvelle existence à ces histoires de vie. Je peignais principalement des atmosphères sombres, tristes, mélancoliques.

Depuis que mon père est décédé, mes toiles sont nettement plus lumineuses. Quand j’ai appris qu’il était malade, je suis rentré en Corée pour lui rendre visite à l’hôpital. Je passais mes journées et mes nuits à lire la Bible. Ces lectures m’ont permis de trouver le sens de mon existence. J’ai commencé à voir ce que je refusais de regarder auparavant. J’ai notamment compris que les êtres humains ne sont pas aussi forts qu’ils le pensent. C’est sans doute la raison pour laquelle ils ont besoin de croire en quelque chose. L’homme moderne est obnubilé par la croissance et le développement. Le jour où la mort vient le cueillir, il se rend compte qu’il n’a rien construit, à l’image de mon père qui a consacré son énergie au travail, aux dépens de sa vie de famille.

« J’ai réussi à prendre mes distances avec la peinture »

Aussi bizarre que cela puisse paraître, le départ de mon père m’a libéré d’un fardeau. C’est un peu comme s’il avait emporté tout le mal qui était en moi. Je me sens plus heureux aujourd’hui, plus vivant, plus libre. Cela se ressent dans ma peinture. Le noir est toujours là dans mes tableaux, mais la lumière est de plus en plus présente. J’ai également changé de support pour gagner en spontanéité. Je ne peins plus sur la toile mais sur le bois, sans croquis préparatoire. Je ne peux plus tricher en multipliant plusieurs couches de gouache, on voit toute de suite les erreurs. Mais le plus important est d’avoir réussi à prendre mes distances avec la composition picturale. Autrefois, je passais ma vie à portraiturer. Quand je rencontrais les gens, je pensais tellement à mon art que j’avais l’impression de parler avec des âmes vides. Aujourd’hui, j’ai réalisé que la vie passait avant la peinture. »

Propos recueillis par Julien Moschetti

choijoseph.com

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 5 février 2015.

 

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