Atelier scénario

L’atelier « Marathon Long-Métrage » de l’Ecole de la Cité permet d’aborder durant dix séances toutes les étapes de la construction d’un scénario. Avant le grand oral face à un jury de professionnels. Reportage avec deux Dyonisiens en 1ère année scénario.

« Tu as 5 minutes pour nous donner envie. Les autres, pas de cadeaux, c’est le meilleur service que vous pouvez lui rendre », lance Rabah Goudjil, professeur à l’Ecole de la Cité et scénariste pour la télévision. Le Dyonisien Justin s’avance vers le tableau, dévoile de tête le pitch de sa future comédie intitulée Les écolos. L’histoire d’une famille « aisée et énergivore » qui abandonne la ville pour s’installer dans la ferme isolée de la grand-mère à la suite de son décès. À l’aise à l’oral, Justin décrit un à un les personnages : une fille « amoureuse de la nature à contre-courant de sa famille », un père « bienveillant qui insiste pour déménager » afin de restaurer la ferme…

À peine a-t-il terminé son discours que ses camarades le criblent de questions. « Pourquoi seraient-ils contraints de déménager ? Pourquoi ils ne vendent pas tout simplement pas la ferme ? », lance un étudiant. « C’est une famille riche, ils n’ont donc pas besoin d’argent, intervient le Dyonisien Valentin. Il aurait fallu que le fils promette à la grand-mère de  s’en occuper sur son lit de mort ». Et d’ajouter : « Plus pervers encore : la grand-mère a décidé de les pourrir dans son testament. La famille touchera l’héritage à condition de remettre à neuf la ferme ! » Tous les élèves se prennent au jeu, mettent le doigt sur les failles du scénario. « Si le père est bienveillant, il n’y pas assez de conflits. On pourrait imaginer qu’il passe ces week-ends à écraser des bébé-phoques avec son 4×4 ! », remarque un autre.

Luc besson a invité de nombreux stagiaires de l'Ecole de la Cité sur le tournage de Malavita. Photos : Droits réservés.

Luc besson a invité de nombreux stagiaires de l’Ecole de la Cité sur le tournage de Malavita.
Photos : Droits réservés.

La discussion est à bâtons rompus. Tous les élèves jouent tour à tour le rôle de conseillers, recommandent de visionner des films pour s’en inspirer (Le bonheur est dans le pré, The Ultimate gift, Hot fuzz…) entre deux questions. « Et si on découvrait un secret sur la grand-mère ? », finit par dire un étudiant. Réponse : « Que c’était un homme ? » Eclat de rire général dans la salle. Justin retourne à son bureau le sourire aux lèvres : « J’adore ces brainstorming, ça débloque les incohérences et ça donne plein d’idées : le testament, la grand-mère ingrate qui fait de sals coups…. »

Désormais en tête à tête avec Valentin, l’autre Dyonisien de la promotion, Rabah Goudjil glisse : « Plus tu aides les autres, plus tu t’améliores pour ton propre film. Il faut être généreux ». Le synopsis de sa comédie de Valentin ? Molière en personne s’invite dans la tête d’un jeune de banlieue au chômage fan de hip hop. Le dramaturge passe un deal avec lui : tu m’aides à comprendre le monde dans lequel je vis et je t’apprends à écrire. « Tu tiens ta structure, encourage Rabah. Ils vont s’apprivoiser, se faire la guerre, se battre pour prendre le contrôle du corps. » Avant de conseiller : « C’est une histoire drôle donc tu dois éviter les moments d’émotion qui cassent le rythme, ça doit s’accélérer, on doit sentir une gradation. »

Plonger sans attendre ses étudiants dans le grand bain de la professionnalisation.

Quelques minutes plus tard, Rabah confie à son élève : « Je t’invite à écrire le court-métrage. Tu tournes ensuite un 5/8 minutes pour qu’il tourne en festival cet été. Ce sera ensuite plus facile de vendre ton long-métrage. » Telle est la philosophie de l’Ecole de la Cité. Plonger sans attendre ses étudiants dans le grand bain de la professionnalisation. Ce qui semble fonctionner quand on écoute Valentin qui se projette déjà dans son futur long-métrage : « J’ai la structure même si je sais qu’il y a beaucoup de vides à combler. Il y a un souffle à tenir dans le long, il faut savoir relancer l’histoire. Et puis, tous les personnages doivent être liés entre eux. Mais ça ne me fait pas peur parce qu’on est guidés ici, on a le droit à l’erreur. »

Quand on lui demande dans quels domaines il a progressé depuis le début de l’année, il répond : « Dans la structure. Je peux aujourd’hui mettre des mots derrière chaque concept. Je sais pourquoi certaines idées fonctionnent, je connais l’importance de caractériser les personnages en tenant compte de leur manière de voir le monde. Leurs actions sont les conséquences de ce qu’ils sont. Et puis, il y a la « préparation/paiement » : préparer le spectateur à certaines idées. Sans oublier les conflits et les antagonismes qui doivent nourrir le film. On a tous de bonnes idées, mais ici, on apprend à bien les raconter ».

«  Il y a de nombreuses boîtes de production qui pourraient mettre mon scénario sur le haut de la pile. « 

Et d’enchaîner sur la pédagogie de l’école : « Ici, on ne croit pas beaucoup à l’imagination, c’est surtout le travail qui fait la différence. Ce n’est pas à l’école qu’on va apprendre à être créatif. L’imagination est un muscle. Si tu t’en sers régulièrement, elle est stimulée. » Nos deux Dyonisiens évoqueront aussi l’exercice du chapeau que leur a montré Luc Besson : « Il faut faire un pitch avec deux mots. Au début, tu galères. Mais plus tu t’entraînes, plus tu deviens vif », assène Valentin.

Mais ce qui donne sans doute le plus de cœur à l’ouvrage à notre Dyonisien, c’est le contact permanent avec des professionnels susceptibles de le repérer : « La Cité du Cinéma est l’un des plus gros studios du monde. Il y a de nombreuses boîtes de production qui pourraient mettre mon scénario sur le haut de la pile. C’est à la fois un espace de formation et d’intégration professionnelle. Nous avons deux ans pour nous former et construire notre réseau ». Un futur qui ne lui fait pas peur: « J’ai pris en confiance en moi en « pitchant » toute l’année. L’essentiel n’est pas d’avoir de bonnes idées, c’est de savoir les vendre. » Ce dont on ne doute quand on regarde l’assurance et le bagou du jeune-homme.

Julien Moschetti

Publié dans le JSD, le journal de Saint-Denis, le 29 avril 2015.

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