L’islamophobie post-Charlie selon Todd

L’historien et la journaliste Rokhaya Diallo étaient les invités d’un débat sur l’islamophobie vendredi 26 juin à la bourse du travail de Saint-Denis, à l’initiative de l’association Politique et Islam.

Le dernier ouvrage d’Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, avait défrayé la chronique en proposant une grille d’analyse sociopolitique et géographique aux manifestations des 10 et 11 janvier dernier. Selon l’historien et démographe, la France périphérique (Grand Ouest, Massif central, Rhône-Alpes, Alsace-Lorraine…) de tradition catholique et antirépublicaine s’était nettement plus mobilisée que la France centrale (Bassin parisien, façade méditerranéenne) historiquement républicaine, égalitaire et athée. Le symbole de l’émergence d’un nouveau bloc hégémonique surnommé MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) taxé d’islamophobie.

« Suite à l’effondrement des pratiques religieuses depuis les années 60, la France incroyante avait besoin d’un nouveau bouc émissaire, lançait Emmanuel Todd en guise d’introduction. Les classes moyennes se sont donc focalisées sur les populations d’origine musulmane. Il suffit de voir les polémiques sur les jupes jugées trop longues pour s’en rendre compte. » Un climat islamophobe qui ne date pas des rassemblements post-Charlie selon Rokhaya Diallo qui évoquait la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Le traitement médiatique avait été disproportionné par rapport au nombre de femmes concernées par la loi. » En guise de réponse, Todd concède que cette loi « avait amorcé une période de transition politique qui avait permis de récupérer les voix du FN ».

 

Photo : Julien Moschetti

Photo : Julien Moschetti

Mais le cœur du problème est aujourd’hui, d’après lui, la superposition d’une crise religieuse et économique : « Face au vide religieux, l’euro est devenu la religion de substitution. On s’y accroche comme à Dieu, mais cela ne délivre pas les bienfaits attendus. Or, la seule chose sur laquelle on peut agir, c’est sur l’économie. L’absence de Dieu, c’est déjà dur, mais sans travail, cela devient vraiment pénible. » Et de faire un comparatif avec l’Allemagne des années 1930 qui, « avait sombré dans l’antisémitisme sous l’effet conjugué d’une crise religieuse et économique. Les pays protestants s’étaient déchristianisés entre 1880 et 1930, cela a mené au nazisme. Le niveau d’horreur atteint durant la deuxième guerre mondiale a stabilisé le monde durant un demi-siècle. La crise économique actuelle pourrait faire à nouveau basculer l’histoire ». Avant de s’inquiéter que « la montée en puissance de l’islamophobie entraîne une augmentation de l’antisémitisme dans une partie de billard sociologique ».

Dans la foulée, Rokhaya Diallo parle d’« un livre salutaire pour le débat public ». Avant de conclure : « J’ai le sentiment que la France se nourrit d’un déni de la construction du racisme. Cela manque à votre analyse. Ce ne sont pas les classes moyennes mais l’État qui a exclu les femmes voilées dans le cadre de la loi de 2004. C’est un racisme structurel lié à l’histoire coloniale de la France. L’islamophobie ne date pas d’une dizaine d’années. » Et Emmanuel Todd de faire son mea culpa : « C’est vrai, mon travail souffre d’une faiblesse sur la mémoire coloniale. Cela m’a échappé. Pourtant, j’ai connu la guerre d’Algérie. On me traitait de sale bicot car j’étais plus bronzé que les autres. Je prenais alors mon ton bourgeois pour ne pas me faire emmerder. »

Julien Moschetti

Publié dans le JSD, le journal de Saint-Denis, le 3 juillet 2015.

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