Maraudes : l’urgence de la misère

En relation avec la plateforme téléphonique du 115, les équipes de maraude de nuit du Samu social 93 sillonnent chaque soir le département pour aller à la rencontre des sans-abri. Reportage en compagnie de trois travailleurs sociaux : Marie-José, Hélène et Ismaël.

Mardi 19 mai, 20h30 : les deux minibus du Samu social 93 quittent les bureaux situés aux Pavillon-sous-Bois. Objectif : maintenir le lien social, convaincre les sans-abri de rejoindre un centre d’hébergement d’urgence, un hôpital ou les Lits halte soins santé (LHSS)*. Le Samu social propose également aux personnes en situation d’exclusion des plats chauds, boissons, duvets et vêtements. Première étape de la soirée : contacter le 115 qui centralise les signalements. Pas d’urgence pour le moment. Le minibus démarre sa tournée par Frédéric qui a trouvé refuge sous le pont de l’A1, à proximité du Parc des sports de La Courneuve.

Sur la route, Hélène se souvient de ses débuts au Samu social 93: « J’imaginais avoir affaire à de grands exclus, j’ai rencontré des jeunes, des personnes âgées, des mères avec des enfants qui se retrouvent à la rue du jour au lendemain. Il suffit d’une rupture conjugale, d’un problème de santé ou d’un décès. » C’est le cas de Frédéric, sans domicile fixe depuis la disparition de sa mère il y a quatre ans. Victime d’une agression qui l’a plongé « vingt-cinq jours dans le coma », il « survit » grâce à une allocation handicap de 70 euros par semaine.

Le jour du paiement, il achète 20 euros de bière et des boîtes de conserve. Il se contente en général d’un seul repas par jour pour ne pas grever son budget alcool. Quand le travailleur social aborde le sujet, il réplique : « Je sais que ce n’est pas bien de boire, mais rien n’est bien. » Les hébergements d’urgence sont « peut-être gratuits mais on n’est pas chez soi. Il y a plus de malheurs là-bas qu’ici, c’est un cache-misère. » Car, contrairement à ce que croient les « boat people qui s’imaginent que l’on mange à sa faim en Europe, beaucoup de personnes vivent comme des clochards. »

Photo : Thierry Ardouin

Photo : Thierry Ardouin

21h30 : l’équipe du Samu social fait une halte dans le parc Jean-Moulin situé derrière l’Hôtel de ville. Chaque soir, Gilbert s’enroule dans un duvet 100 % carton pour se protéger du froid. Comme beaucoup, il fait la manche à Paris durant la journée avant de retourner dans le 93 à la tombée de la nuit. Avare de paroles, il accepte une soupe chaude et des gâteaux avant de laisser entendre qu’il préfère la solitude. « Il était plutôt de bonne humeur ce soir, la dernière fois, il nous carrément insulté, raconte Hélène de retour dans le minibus. Nous sommes parfois leur seul lien social. Alors, quand ils sont en colère, c’est sur nous que ça tombe. »

D’autres refusent de se laisser approcher durant plusieurs mois, selon Marie-José : « Ils nous rejettent par peur, en particulier ceux qui n’ont pas de papiers. » Un comportement aux antipodes de Ba, installé sur les escaliers de la gare RER de La Courneuve depuis son arrivée en France il y a deux semaines. Rejeté par sa famille en raison de son homosexualité, cet ancien soudeur a quitté son pays d’origine, le Sénégal, pour rejoindre l’Afrique du Sud : « Quand je marchais dans la rue, on me jetait des pierres. Tout le monde me disait : “T’es un homme ou une femme ?” J’ai failli me suicider… » Nouveau coup du sort en Afrique du Sud. Un incident criminel ravage sa boutique de maroquinerie. Un acte que Ba attribue au racisme avant de soupirer : « Je commençais à m’en sortir… » 

Une fois sa soupe avalée, il sollicite un duvet pour « ne pas mourir de froid » avant d’évoquer ses problèmes de logement. Hélène déplore l’insuffisance de places d’hébergement : « Le nombre de demandes a explosé, la plupart des hôtels et des foyers sont saturés. » Marie-José ajoute : « Le plus frustrant dans notre travail, c’est de ne pas pouvoir répondre aux besoins des personnes. Nous manquons cruellement de places d’hébergement, les duvets sont rationnés… La misère a désormais un autre visage. Autrefois, 90 % des sans-abri étaient des clochards. Aujourd’hui, nous devons porter assistance à des familles avec des enfants en bas âge. La dernière fois, une femme membre d’un groupe de Syriens a accouché dans la rue. Le 115 n’avait pas de solution d’hébergement… ».

Photo : Thierry Ardouin

Photo : Thierry Ardouin

23h30 : l’équipe termine sa maraude dans une zone industrielle située à proximité de l’aéroport du Bourget. Une dizaine de personnes se reposent à terre sur des cartons. Parmi eux, deux sans-papiers originaires d’Inde. L’un deux, électricien de métier, a rejoint la France il y a quatre ans. Mais les missions sont trop rares pour qu’il mange à sa faim. En particulier quand son patron véreux refuse de le payer. A ses côtés, son ami voudrait se rendre à l’hôpital pour soigner ses allergies. « Il n’est pas impossible qu’il ait attrapé la gale, souffle Marie-José, je lui ai promis qu’une équipe de jour allait passer le voir. »

Un brin rassuré, l’homme demande un duvet : « Il a plu toute la nuit hier, j’ai eu très froid. » Sa langue se délie : « Est-ce que vous pouvez me trouver un travail ? Si j’avais un travail, je pourrais trouver un logement. Mais je n’ai pas assez d’argent… Ma femme et mon enfant en ont besoin aussi. » Dans sa bouche, le cercle vicieux de la misère tourne en boucle comme un disque rayé. L’heure pour l’équipe du Samu social de retrouver les derniers sans-abri de la nuit, trois hommes tout heureux de pouvoir manger un bol de soupe pour se réchauffer. Parmi eux, Abdelmajid, le sourire édenté, baise la main de ces amis de passage pour les remercier. Le pauvre a perdu ses dents lors d’une rixe avec la police. « Le jour où il a reçu son dentier, il avait le sourire aux lèvres, il était fier de montrer ses nouvelles dents. » Mais le dentier n’est plus… Alors, pour lui donner du baume au cœur, Ismaël lui propose une sortie aux étangs de Commelles le samedi suivant. Une éclaircie providentielle dans le ciel tourmenté de ces destins brisés.

Julien Moschetti

* lits dédiés aux personnes sans-abri dont l’état de santé nécessite une prise en charge et une surveillance infirmière.

Publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 11 juin 2015.

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