Quand la nuit parisienne bat de l’aile

Alors que la crise affecte un à un les secteurs d’activité de notre économie, quel est l’impact réel de la crise sur le monde de la nuit en France ? Si certains clubs semblent encore épargnés, d’autres clubs plus généralistes, vestiges d’un clubbing passé de mode, sont obligés de réagir. Enquête sur le business du clubbing en temps de crise.

Après la finance, le secteur bancaire, l’immobilier, l’automobile, l’industrie et le BTP, les agences de voyage ou la restauration, et si c’était au tour du monde de la nuit de subir les foudres de la crise ? D’après un sondage de l’Ifop publié le 4 janvier 2009, 69% des Français envisageraient de réduire leurs dépenses en 2009. Et, pour plus de 40% des sondés, le budget loisirs (voyages, vacances, restaurant, cinéma, spectacle) figurerait au premier plan des économies. Qu’en sera-t-il du budget clubbing ?

Comme chacun le sait, la nuit coûte cher : les entrées des clubs, les consommations au bar, le vestiaire… La baisse du pouvoir d’achat, que l’arrivée de la crise pourrait accentuer, est donc susceptible de modifier les modes de comportement nocturnes des Français. Yan X, DJ et organisateur des soirées électro Sweetpeak, mesure déjà les premiers effets: « Les gens continuent à sortir mais ils sortent moins et dépensent moins. Au lieu de 4 soirées par mois, ils se limiteront à 1 soirée par mois. » Des sorties plus espacées, un budget maitrisé par soirée, D’jedi, boss du label Skryptöm et organisateur des soirées Play, constate le même phénomène : « Tout le monde sert un peu la visse. On diminue les coups de folie. Depuis la crise, je constate une réduction des dépenses sur les sorties clubbing d’environ 20% car les gens sont en phase d’attente. Ils se disent « Je vais boire 3 à 4 verres au lieu d’une dizaine ». Ils consomment moins car les médias leur font peur. »

Parlons-en de l’impact des médias sur les consciences. Car si tous les comptes en banque ne sont pas dans le rouge, la crise se répand dans nos cerveaux comme une traînée de poudre. Filipe Alvès, fondateur de l’agence de communication événementielle We Become et organisateur des soirées Spray, Terrassa et Open House, a son avis sur la question : « Avec la crise, les gens commencent à se conditionner : c’est ça qui crée un climat de crise. On nous conditionne à bien rester chez soi, à être sages.». Pour Fabrice Gadeau, le directeur du Rex Club, « plus on parle de la crise, plus la crise rentre dans la tête des gens. Or, « pour le monde du spectacle et de la fête, la médiatisation de la crise entraîne un phénomène de sorties supplémentaires. On sort pour oublier les difficultés permanentes, pour effacer la crise de sa tête. C’est une bulle d’oxygène. »

Fabrice Gadeau a des raisons d’être « optimiste ». Le Rex a traversé toutes les époques du clubbing depuis 20 ans. En 2008, les chiffres de fréquentation et le panier moyen au bar sont restés stables par rapport à l’année précédente, même si le festival des 20 ans du Rex aura sans doute pesé dans la balance. La force du Rex face à la crise ? Sa spécificité, selon Fabrice: « Le Rex se situe entre le club et la salle de concert. Nous avons une démarche artistique, une clientèle de passionnés, d’amoureux de la musique. »

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Photo : Neno°

Autre club emblématique de la scène électronique parisienne, le Nouveau Casino (capacité de 400 personnes),affiche également une fréquentation constante en 2008. Mais son programmateur, Laurent, prévoit que « cela risque d’être plus compliqué pour les lieux à plus grosse capacité en raison de risques financiers plus importants ». Signe du temps, il a récemment décidé d’arrêter les soirées clubbing gratuites le jeudi en raison de la concurrence sur le même créneau : « Nous avons choisi de ne plus fonctionner le jeudi pour l’instant pour ne pas avoir à faire le choix entre l’artistique (ndlr : les gros plateaux sont onéreux) et le risque de vouloir faire payer l’entrée ». Comme le Nouveau Casino, La Loco a été contrainte,à l’exception de quelques soirées événementielles, « de fermer le lundi, mardi et mercredi avec la crise». Monica, la programmatrice, avoue que « la crise n’a pas épargné La loco ». Le club aurait connu « une baisse de CA de 20 à 25 % sur la période octobre/décembre ».

Cette baisse de la fréquentation, Lars, organisateur des soirées Sous le Pont tous les week-ends depuis 2 ans au Show Case, l’a connu aussi en septembre et octobre 2008. C’est pourquoi il a pris la décision « de renforcer la communication afin de toucher un public plus large dans le cas où on serait affectés par les effets de la crise ». Car, d’après lui, « avec la crise,les gens ciblent plus leurs soirées et sont plus vigilants, notamment par rapport au line up ». Une tendance confirmée par Valentine, fondatrice du site de gueslist com2daddy.fr et organisatrice des soirées For Those Who know à Paris : « Les gens sont désormais beaucoup plus sélectifs et se concentrent sur les gros événements. Les clubs sont désormais obligés d’ouvrir les listes pour qu’il y ait du monde dans les clubs. Avant, c’était du bonus. Le Rex aurait du mal à se passer de 150 personnes qui viennent entre minuit et 1h30. »

Or, pour Monica de la Loco, ce phénomène existait déjà avant l’arrivée de la crise: « Avant, les jeunes sortaient le jeudi, le vendredi et le samedi. Maintenant, on sort juste un soir par semaine. Les gens choisissent un max. Ce n’est plus possible de tout faire en raison de la baisse du pouvoir achat. Et puis, les jeunes n’ont plus envie de payer 20 euros pour écouter des DJ’s généralistes. Le clubbing traditionnel n’est plus à la mode ». Alexandre Jaillon, organisateur des soirées We Love, est du même avis : « aujourd’hui, on ne sort plus uniquement pour boire, danser et chasser de la belette. »

Si les jeunes sortent moins, les clubs pourraient être les premières victimes de ce phénomène puisque leur modèle économique est basé sur la récurrence de leurs événements. Et c’est dans la capitale que la situation est aujourd’hui la plus préoccupante : les sorties coûtent plus cher qu’ailleurs et les clubbers, confrontés à une large offre de soirées, sont devenus plus exigeants. Et puisque le nombre de clubs n’a jamais été aussi important sur Paris, on assiste, dans un contexte concurrentiel féroce, à une surenchère de plateaux « bankable » pour réduire les risques de soirée « bide ».

Dans ce contexte, les stratégies des organisateurs différent. Certains, comme Lars, prévoient d’être plus vigilents sur les cachets des artistes en 2009: « On va prendre un peu moins de risques en privilégiant les artistes connus pour faire venir du monde.» D’autres, comme Filipe Alvès, choisissent d’investir encore plus: « Aujourd’hui, plus tu dépenses de l’argent dans la programmation et la déco, plus tu rapportes de l’argent. A l’avenir, le public va être prêt à payer pour des événements uniques. » Mais tous les clubs n’auront pas la capacité d’investir dans une programmation pointue. C’est pourquoi, d’après Lars, « les clubs vont devoir développer une identité forte autour de la musique, du cadre et de l’ambiance, sans oublier les prix, l’accueil, les barmans… ».

A la Loco, on fait le pari de l’événementiel en lieu et place des soirées généralistes. Le club travaille désormais avec des organisateurs le week-end car « les gens sortent pour des têtes d’affiche ou des soirées à thème ». Autre levier utilisé pour lutter face à la crise, des formules de prix incitatives : des tarifs d’entrée à la carte en fonction du nombre de consos, des soirées open bar et le retour des happy hour le week-end.

Mais les soirées qui ont le vent en poupe en cette période de baisse de pouvoir d’achat, ce sont incontestablement les soirées en appartement. Filipe Alvès prédit d’ailleurs que « la mode des soirées appart va continuer, notamment depuis que la cigarette est interdite et que les clubs s’uniformisent ». Selon lui, « cela reste le meilleur moyen de personnaliser ses soirées. » Des amis DJ’s, DJ Deezer ou DJ itunes à l’affût, quelques bouteilles achetées au supermarché du coin et le tour est Djoué ! Et pour les amateurs de soirées club à la maison, les lives de vos DJ’s favoris sont disponibles en temps réel sur awdio.com.

C’est bien joli tout ça, mais, comme le souligne Filipe Alvès, « tu ne vas pas rester chez toi indéfiniment » encore inconscient à cet instant qu’il va m’offrir la conclusion sur un plateau : «Tu ne peux pas toujours refouler tes émotions. La musique, c’est physique. Le ressenti en live est différent que chez soi. Mais tout dépend à quel niveau on a envie de ressentir des émotions ? Quand tu sors, t’as envie de vivre un truc différent. La nuit est un exutoire avec des moteurs propres à chacun : les femmes, la sic, les drogues etc… La nuit est complémentaire de nos envies, de nos folies. » Merci Filipe pour ces messages subliminaux, ce bel hommage au libertinage. Vu sous cet angle, la nuit encore de beaux jours devant elle. Car faire la fête en temps de crise reste un exutoire sans prix. Enfin presque !

Julien Moschetti

Publié dans Tsugi en février 2009

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