Souvenirs d’un trip à Amsterdam Dance Event

Durant quatre jours, nous avons parcouru en long en large et en travers la capitale néerlandaise pour couvrir l’un des festivals des plus époustouflants de la planète électronique : l’Amsterdam Dance Festival (ADE). Du 14 au 18 octobre, l’édition 2015 a accueilli 365 000 fêtards, 2289 DJ´s, 300 soirées et une cinquantaine de conférences. Flashback !

Jeudi :

A cinquante mètres devant nous sur la droite du bar à cocktails, un cube en verre illuminé d’une lumière jaune vive. Et ces trois lettres noires qui seront sur toutes les lèvres de toutes les personnes que nous croiseront durant ces quatre jours : ADE. Nous venons de franchir la porte du Volkshotel, un hôtel branchouille qui dispose, excusez du peu, d’un toit terrasse avec vue panoramique sur Amsterdam et d’un sauna au 8ème étage. Dans quelques minutes, nous assisterons à une conférence sur le thème suivant : l’art et le monde de la nuit. Intervenants du jour : le producteur et DJ italien Donato Dozzy, l’artiste Heleen Blanken, réputée pour ses show visuels de Klockworks ou Voice From The Lake (le duo composé de Donato Dozzy et Neel), Britte Slootwijk, conservatrice du Stedelijk Museum à Amsterdam, et Paul Gabriëls, organisateur du célèbre festival STRP qui allie musique et arts numériques à Eindhoven.

En guise d’introduction, Heleen Blanken évoque ses collaborations avec Jeff Mills et Voice From The Lake, mais aussi les raisons pour lesquelles elle a quitté le monde de l’art contemporain pour tutoyer le monde de la nuit, en particulier le défunt Trouw qui a rayonné sur les nuits amsterdamoises de 2009 à 2015. « Je ne voulais pas devenir une artiste subventionnée dans l’art contemporain, précise l’artiste. Le monde de la nuit me permet d’atteindre une audience plus large que dans les galeries. Je me concentre aujourd’hui sur les clubs avant d’aller progressivement vers les musées. »

« La question n’est pas « qu’est-ce que l’art contemporain peut apporter au monde de la nuit ? », mais plutôt : « qu’est-ce que la culture club peut apporter à l’art contemporain », assène Donato Dozzy. « Notre collaboration avec Heleen Blanken a apporté de la valeur ajoutée à notre travail. Le public était très sensible à l’harmonie entre la vidéo et la musique. » L’Italien évoque également une performance inédite sur le Ponte música à Rome en 2014: « Nous avons installé 24 haut-parleurs sur le pont. Le son différait en fonction de l’endroit où on était. C’était une expérience sociologique. On simulait des bruits d’insecte et les gens levaient la tête pour essayer d’apercevoir des oiseaux ! »

L’objectif ultime de Donato Dozzy ? « Dépasser les limites de la musique pour qu’on puisse la regarder comme un objet. »  Une utopie que Britte Slootwijk, la conservatrice du Stedelijk Museum, a expérimentée à sa façon en profitant de la fermeture de son musée pour partir en quête d’art vidéo dans les clubs de la ville. Cette démarche finira par aboutir à la mise en place d’installations vidéo dans l’enceinte du Trouw en 2013. « Notre objectif, c’est de mélanger les disciplines tout en essayant d’aller au-delà  de l’art vidéo. Nous aimerions par exemple mélanger musique et design, musique et performances de danse. »

Et s’il y a bien un évènement où culture club et art contemporain fusionnent en Hollande, c’est bien le STRP : « Nous étions essentiellement un festival de musique quand nous avons démarré en 2009, aujourd’hui, c’est 50 % musique, 50 % art. », précise Paul Gabriëls. Les expositions sont ouvertes jusqu’à minuit, cela donne envie aux gens d’aller regarder derrière les murs pour découvrir les installations sur le dancefloor jusqu’au petit matin. »

A l’issue de la conférence, nous rejoignons Donato Dozzy à l’extérieur. Après quelques lattes sur son joint, l’artiste semble dans des dispositions idéales pour affronter le bagout de journalistes français. La discussion s’engage. La légende italienne nous raconte qu’il a plusieurs exemplaires de Trax à la maison, qu’il ira faire du « shopping » demain dans son magasin de disques fétiche : le RedlightRecords, situé au cœur du quartier rouge.

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 « J’adore cet endroit où l’on peut découvrir des perles rares des 70’s et 80’s… ». C’est alors que nous lui glissons que nous allons « tout faire pour venir t’écouter à l’after du Closure dimanche. Mais, malheureusement, l’événement est sold-out… donc nous ne sommes pas sûrs de pouvoir rentrer malgré notre pass… blablablabla… ». « Pas de problèmes les gars, je vous mets sur la liste ! », réagit du tac au tac Donato. Le week-end ne pouvait pas mieux commencer. Qu’il pleuve des vaches qui pissent, qu’il grêle des astéroïdes, notre point de chute du week-end semble assuré.

Vendredi :

Perdus dans le dédale de canaux avec notre carte en lambeaux et notre google maps qui ne fonctionne pas dans les rues d’Amsterdam, nous remercions le seigneur ADE d’avoir eu la divine idée d’installer des banderoles et des drapeaux jaunes et noir estampillés ADE devant chaque haut lieu du festival. En dehors des 95 clubs et entrepôts où l’on peut faire la fête dans tous les recoins de la ville (!!!!), l’Amsderdam Dance Event fait la part belle aux conférences, showcases, workshops expositions, projections et autres performances.

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Thématique du jour de la conférence : « Drugs in dance music ». A la barre des accusés intervenants Mirik Milan, le maire de la nuit amsterdamoise, Sjoerd Wynia, instigateur du « celebrate safe », B.Straits, la jolie djette canadienne et Rebekah, la productrice anglaise qui raconte qu’elle a découvert l’ecstasy en club à 15 ans. « Je suis vite entrée dans un cercle vicieux, j’aurais pu en mourir. Les campagnes de prévention n’avaient pas d’effet sur moi. Tout le monde montre du doigt le crack et l’héroïne aujourd’hui, mais l’addiction, c’est aussi la cocaïne, l’ecstasy ou les legal highs (euphorisants légaux, ndlr.). On se focalise sur le contenu des drogues, mais on devrait aussi regarder les conséquences. » Et Sjoerd Wynia de faire allusion à une campagne de prévention efficace sur le GHB en Hollande : « On ne leur disait pas « ce n’est pas bien de prendre des drogues », mais « on va devoir fermer les portes du club si la police doit intervenir. »»

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A l’issue de la conférence, nous croisons l’Hollandais Olaf, fondateur du label Progressive intelligence. C’est la deuxième fois qu’il vient à l’ADE pour enrichir son carnet d’adresses. « J’adore ce festival, on revient super inspiré ! L’année dernière, j’ai fait plein de soirées sous drogue et je suis revenu avec plein d’idées ! » Pourquoi pas.

Deux heures plus tard, nous croisons deux Hollandais qui semblent être dans le même état d’esprit.  Débarqués d’Eindhoven, Jeroen et Phillip ont décidé de se mettre la race durant une semaine à Amsterdam. La nuit précédente, ils ont pris de la kéta. « Je ne pouvais même pas me rappeler de mon nom ! s’exclame Jeroen. Je cherchais mes cigarettes mais elles étaient cachées dans le K-hole ! » Leur objectif ? « Se faire raccompagner à la fin du festival par les mecs de la sécurité dans des sièges à bébé en discutant politique ! ». Good luck bros ! Stay alive !

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Il est minuit lorsque que nous arrivons au Radion pour la soirée Tresor. Un marathon électronique dont nous espérons franchir la ligne d’arrivée sans drogues, il va de soi ! Line up de la soirée sur les deux dancefloors du club : Surgeon, Zenker Brothers, Stanislav Tolkachev, Unforeseen Alliance, Abstract Division, Jonas Kopp b2b DJ Deep, Zadig, Ness, Milton Bradley, Stefan Vincent… Bref, l’orgie !

Dans la série trois étoiles, nous retiendrons les lives éthérés de Ness et Stefan Vincent, le set endiablé d’Unbalance mais aussi et surtout le live d’anthologie de Lapien, moitié d’Artefakt, qui mit tout le monde dans un état second. L’artiste n’en ait pas à son premier coup d’éclat puisque son premier live au Berghain en septembre s’est soldé par une ovation.

Samedi :

La journée est passée tellement vite que nous n’avons pas vu passé le soleil. Tels des phœnix incapables de renaître de leurs cendres, nous prenons le taxi pour rallier l’entrepôt Cruquiusgilde situé au beau milieu d’une zone industrielle. Le line up a de quoi faire pâlir de jalousie tous les passionnés de techno atmosphérique: Alan Backdrop,  Jeroen Search, Albert Van Abbe et Evigt Mörker.

Derrière les platines, deux personnages en costume noir semblables à des figures de mythologie : un cerf avec un œil sur le front et une oreille dans la main et un aigle avec des bois de cerf. Les deux animaux se serrent la main comme s’ils venaient de signer un traité de paix.

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Et ces cannes de bambou qui s’élèvent vers le plafond. Et cette énorme table en bois au beau milieu du dancefloor où les clubbers éméchés finiront par danser. Il faudra attendre le set de Jeroen Search pour que la soirée s’enflamme. Le DJ hollandais n’a pas son pareil pour enfanter des paysages paradisiaques martelés des kicks assassins. Une belle métaphore de notre société.  Et ce groove irrésistible qui nous empêchera parfois de quitter le dancefloor pour recharger les batteries.

Albert Van Abbe enfonce le clou en saupoudrant sa techno d’odyssées psychédéliques : musique hindou, boucles acid, mélodies 80’s version techno indus. Merci mec, tu as nous offert tes tripes et ton cœur sur un plateau !

Evigt Mörker se charge de conclure la soirée de mains de maître. Un voyage éthéré, là-haut, au-dessus des nuages. Et ses voix d’ange lumineuses et chatoyantes qui semblent évoquer l’apparition d’Aurora Borealis dans les forêts suédoises. A en pleurer de beauté.

Dimanche :

10h et des brouettes d’extase. Chose promise, chose due. Nous quittons la mort dans l’âme le Cruquiusgilde pour rejoindre Donato Dozzy à l’after du Closure pour la Breakfast Club. Première bonne nouvelle, un buffet de mets divers et variés nous attend pour reprendre des forces. Deuxième nouvelle, malgré les inscriptions « no smoking » sur les murs du club, tout le monde fume sans complexes sur le dancefloor. Troisième « grande » nouvelle, Marco Shuttle est dans un grand soir !

L’Italien fait des miracles avec ses quatre platines (vinyle et cd). Tel un charmeur de serpent, il enchaîne les tracks envoûtants pour mieux nous hypnotiser. Le set prend parfois des allures de rite chamanique. Pendant ce temps-là, Donato Dozzy finalise les réglages de ses machines en éclatant un gros spliff. Place au live de Voice From The Lake qui se chargera de régénérer nos neurorécepteurs endoloris par tout l’attirail biochimique nécessaire à notre métabolisme de clubber. Jusqu’à ce que nos muscles au bord des crampes nous intiment de rejoindre notre lit. Une semaine plus tard, les sirènes des clubs parisiens n’ont définitivement plus le même pouvoir d’attraction. Les Hollandaises non plus.

Julien Moschetti

Publié dans Trax le 30 octobre 2015.

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