Une enquête sociologique sur les médecins de Saint-Denis

Photo : Laure Pitti

Laure Pitti

 

Quatre chercheurs de l’université Paris 8 et du CNRS (Coline Cardi, Cédric Lomba, Audrey Mariette, Laure Pitti) ont initié en 2012 une enquête sociologique intitulée « Pratiques et praticiens de santé en territoires populaires » à Saint-Denis. La sociologue Laure Pitti nous dévoile les premiers résultats de son travail sur les médecins généralistes.

Julien Moschetti : Pour quelles raisons les médecins généralistes s’installent à Saint-Denis ?

Laure Pitti : La plupart des médecins généralistes que j’ai rencontrés ne sont pas fils de médecins, alors que ces derniers sont surreprésentés en France parmi les étudiants en médecine. Quand on n’a pas forcément le capital économique pour s’installer dans des quartiers où le prix du m2 est élevé, on peut privilégier des endroits où l’on bénéficie d’incitations financières. Cette logique d’opportunité est renforcée par le fait qu’il y a une forte demande de médecins dans le département. Autre aspect de l’enquête : certains praticiens exerçant à Saint-Denis ont une origine sociale proche de la population qu’ils soignent. Ce sont par exemple des fils d’ouvriers ou d’employés, alors qu’en majorité, les étudiants en médecine sont issus de milieux aisés. Certains se disent donc : « J’ai un rôle social à jouer » ; ou encore : « Si je ne soigne pas des gens issus des couches populaires comme moi, qui va le faire ? ».

J.M. : Est-ce que les motifs de l’installation diffèrent en fonction de leur âge ?

L.P. : On peut en effet différencier les praticiens qui s’approchent de la retraite et ceux qui se sont installés récemment. Les premiers évoquent l’idée d’une « vocation ». La plupart ont connu mai 68 ou ont eu des engagements militants dans leur jeunesse : extrême gauche, catholiques de gauche… Ils réinvestissent en quelque sorte leurs engagements dans leurs métiers. Les jeunes générations qui s’installent à Saint-Denis ont moins cette fibre militante. Leur fibre sociale provient avant tout de leur socialisation : ce peut être un environnement familial, des rencontres, des expériences professionnelles, des lectures…

J.M. :  Pourquoi les médecins restent à Saint-Denis ?

L.P. : Tout dépend des profils de médecins. Pour les libéraux, il n’est pas toujours simple de monter un nouveau cabinet avec une nouvelle patientèle. Il faut des opportunités de mobilité pour pouvoir partir. Mais, dans l’ensemble, beaucoup pensent que le fait d’exercer dans les territoires populaires donne plus de sens à leur métier. Cette idée de « sens » est intimement liée au sentiment d’utilité sociale. Ils sont convaincus qu’ils ont un rôle important à jouer pour réduire les inégalités sociales en matière de santé. Certains médecins, surtout les plus anciens, faisaient du 7h-22h. Les jeunes ont moins ce côté militant. Ils privilégient donc l’exercice regroupé (maisons de santé, pôles de santé pluri-professionnels…) pour préserver leur vie privée. Cela ne veut pas dire que les nouvelles générations ont moins la fibre sociale, c’est juste qu’ils consacrent moins de temps à leur métier.

J.M. : Quelle est la spécificité de l’exercice des médecins dans les quartiers populaires ?

L.P. : Je ne parlerais pas de spécificité, mais plutôt de trajectoires professionnelles similaires et d’une « fibre sociale » fortement répandue parmi les médecins qui s’installent en Seine-Saint-Denis. Les territoires populaires regroupent à la fois des personnes sans droits sociaux et des personnes qui ont des difficultés d’accès aux soins du fait de leur situation économique, qu’elles soient étrangères ou françaises, issues de l’immigration ou non. En Seine-Saint-Denis, la question des droits sociaux et de la protection sociale prend beaucoup de place dans l’échange médecins/patients. Autre résultat de l’enquête : les praticiens qui exercent à Saint-Denis vont souvent bien au-delà de la dimension psychosomatique. Ils analysent aussi les conditions de vie des patients pour comprendre leur état de santé. De manière générale, parmi les médecins, certains voient des sujets en face d’eux, avec leurs histoires et les trajectoires de vie, là où d’autres se focalisent davantage sur des symptômes. Les médecins de Saint-Denis que j’ai rencontrés regardent tout autant les sujets que les symptômes. Ils appréhendent plus souvent qu’ailleurs le symptôme en prenant en compte la totalité de l’histoire des patients. Cette conception de leur métier est intimement liée à la patientèle qui est souvent défavorisée. Certains patients n’ont pas les moyens de se payer une mutuelle pour bénéficier de soins de spécialistes, d’autres n’ont pas de couverture sociale… C’est pourquoi de nombreux médecins généralistes font leur possible pour adresser les patients qui n’ont pas les moyens d’avancer les frais à des spécialistes conventionnés en secteur 1, sans dépassement d’honoraires.

J.M. : De nombreux médecins de Saint-Denis évoquent aussi une clientèle sympathique et attachante…

L.P. : L’utilisation du terme « sympathique » fait tout d’abord référence au prestige symbolique renvoyé au médecin. Ce prestige est sans doute d’autant plus fort en Seine-Saint-Denis car l’écart social entre les praticiens de santé et les patients est important. Cette autorité symbolique est également renforcée par l’expression d’un sentiment de reconnaissance pour le rôle social du médecin. Les praticiens mettent aussi en avant, au titre de ce qui leur plaît dans leur métier, le fait d’avoir une patientèle et de suivre des pathologies variées. Suivre des familles de génération en génération leur permet d’intervenir à tous les stades de la vie. Ils insistent aussi sur le profil social de leurs patients, que beaucoup d’entre eux trouvent d’autant plus courageux et solidaires qu’ils sont confrontés à des situations difficiles.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans le JSD, le journal de Saint-Denis, le 13 novembre 2015.

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