Une colère étouffée

Dix ans après les émeutes de 2005, la réalisatrice dionysienne Raphaële Benisty dresse dans « L’écho de la révolte » le portrait d’une jeunesse banlieusarde fataliste et désenchantée. Diffusion le 9 novembre sur France Ô.

Le film démarre sur les images du procès de Zyed et Bouna. Dix ans après le décès des deux adolescents de Clichy-sous-Bois à l’origine de l’embrasement de la banlieue, la justice relaxait en mai dernier les deux policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger. « Le procès était l’occasion de revenir sur les émeutes de 2005, explique Raphaële Benisty. Je suis allée recueillir les réactions des jeunes. Pour la plupart, c’est un déni de justice. C’est une blessure, une injustice qu’ils portent au fond d’eux-mêmes. »

Suffisamment pour déclencher une nouvelle vague d’émeutes ? La réalisatrice en doute.Durant dix jours, cette Dionysienne de 37 ans est partie à la rencontre de jeunes qui avaient entre 15 et 25 ans en 2005 dans deux villes emblématiques. À la cité du Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois tout d’abord, puisque « tout est parti de là et parce que des proches de Zyed et Bouna habitent encore là-bas ». Mais aussi à La Courneuve, « ville-symbole de la banlieue de Seine-Saint-Denis où Sarkozy avait déclaré en 2005 “On va nettoyer au Kärcher la cité” », précise la cinéaste qui n’en est pas à son coup d’essai sur la banlieue.

Photo : sofianeb

Photo : sofianeb

Le documentaire « En milieu occupé » dépeignait le quotidien des habitants d’une barre de Fresnes en cours de réhabilitation. En quête d’identité relatait les questionnements existentiels de deux adolescentes d’origine africaine à Stains. L’écho de la révolte prend le pouls d’une génération qui a vécu de près les émeutes. « Cette révolte a sans doute permis une accélération de la rénovation urbaine, mais les conditions de vie n’ont pas évolué depuis dix ans », constate Raphaële Benisty. « Est-ce que le chômage a baissé ? Est-ce que le contexte social a évolué ? Cela s’aggrave aujourd’hui, les couches moyennes sont aussi touchées », analyse dans le documentaire le Courneuvien Nasredinne.

Si les émeutes ont à l’époque suscité un espoir de changement chez les jeunes banlieusards, le ballon de baudruche s’est vite dégonflé. « 2005 a marqué la fin des illusions, affirme Raphaële Benisty. Dix ans plus tard, l’histoire n’a pas offert de réponses. Les jeunes de banlieue sont désabusés. Ils ont compris dans quel monde ils vivaient, ils ne croient plus au changement. Le sentiment de révolte a été remplacé par un instinct de survie. Ils survivent avec leurs propres armes, tentent de prendre leur place sans attendre qu’on la leur donne. » À l’instar d’Igor qui s’est lancé dans l’entreprenariat ou de Nasredinne qui s’est s’engagé en politique.

D’autres jeunes du documentaire, comme MJ, animateur au service jeunesse de La Courneuve, prêchent la bonne parole auprès des jeunes sur le terrain. Ce qui ne l’empêche pas de dresser un constat amer sur la nouvelle génération. « En 2005, on voulait se faire entendre. Les jeunes étaient en colère, ils voulaient vraiment que les choses changent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, c’est devenu de la résignation. Une partie de la jeunesse ne cherche plus à se faire entendre, je les sens absents. » Absents ou momentanément endormis ?

Julien Moschetti
Publié dans le JSD, le journal de Saint-Denis, le 19 octobre 2015.

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