Écorché vif

A l’occasion de la sortie du magnifique troisième album du musicien franco-libanais Bachar Mar-Khalifé, portrait d’un artiste qui met la liberté au dessus de tout.

La fumée du café sur le feu, le zaatar (thym) dans les croissants, le savon baladi… Intitulé Ya Balad (« Ô pays »), le troisième opus de Bachar Mar-Khalifé évoque avec nostalgie les souvenirs de son pays natal : le Liban. Un album mélancolique et lumineux où la voix de l’artiste – en arabe – fait figure d’instrument à part entière. Non pas que le chanteur franco-libanais de 32 ans maîtrise toutes les subtilités de la langue du Coran. Mais plutôt parce qu’il se sent « plus libre » lorsqu’il revient à ses premiers amours linguistiques.

Arrivé en France à l’âge de six ans en provenance du Liban, le fils du célèbre chanteur libanais Marcel Khalifé maîtrise parfaitement la langue de Molière. Un peu trop d’ailleurs pour pouvoir exprimer la plénitude de sa créativité: « J’ai tellement étudié et lu le français que c’en est devenu une langue formatée, confesse Bachar. L’arabe est plus spontané pour moi car il me ramène à mon enfance. Je me concentre moins sur les règles grammaticales ou la syntaxe lorsque je chante. Je choisis les mots parce qu’ils sonnent bien, pour ce qu’ils évoquent musicalement, et non pour leur signification. »

Photo : Lee Jeffries

Photo : Lee Jeffries

On retrouve cette quête de spontanéité dans la volonté de l’artiste de se jeter dans le vide en studio. Si le premier album avait nécessité « des années de gestation », les deux suivants ont privilégié l’inspiration du moment présent. Bachar refuse en effet désormais tout travail de préparation avant l’étape l’enregistrement. « Je préfère que tout vienne au dernier moment pour que la musique naisse d’un choc, et non d’une réflexion. Plus je repousse le moment de création, plus je me sens libre le moment venu. »

Une liberté qui rime aussi avec refus des codes et des conventions pour le musicien qui, après avoir étudié le piano et les percussions au conservatoire, a préféré quitter l’Orchestre national de France et l’Ensemble intercontemporain de Pierre Boulez pour creuser son propre sillon en dehors des sentiers battus. En compagnie notamment des jazzmen d’Europe de l’Est Theodosii Spassov et Bojan Z, du pianiste Francesco Tristano ou du producteur de musique électronique Carl Craig.

Ce côté anticonformiste et touche-à-tout ne date pas d’hier. Adolescent déjà, Bachar fuyait les gammes pour mieux se laisser aspirer dans le tourbillon de la musique traditionnelle : « Je passais dans ma chambre des vieux disques de musique turque, iranienne ou kurde. J’ai aussi appris à jouer tout seul des percussions. » Ce qui n’était pas du goût de son père : « Il voulait que je travaille mon piano, que je fasse mes devoirs de solfège. C’était selon lui la meilleure éducation musicale possible. Mais il n’a pas pu imposer quoi que ce soit car il a lui-même à la fois une culture traditionnelle et moderne, classique et contemporaine. Sans oublier le fait qu’il a aussi cassé beaucoup de codes dans sa carrière. »

Photo : Lee Jeffries

Photo : Lee Jeffries

Dans la tête de Bachar, le rejet des règles établies est source de sincérité, d’émancipation, de délivrance artistique : « On voudrait aujourd’hui nous faire croire que plus le musicien aura de diplômes, mieux il jouera de la musique. Mais c’est une aberration historique ! De nombreux musiciens sont autodidactes, en particulier les jazzmen. J’ai fui les orchestres parce que je ne voulais pas mourir intérieurement. J’ai refusé de devenir un fonctionnaire de la musique. Je fais ce métier pour exacerber les sentiments, pour chambouler la totalité de nos êtres. »

Une mission d’autant plus cruciale que le mode de vie contemporain anesthésie nos sens, selon l’artiste : « Dans notre société de consommation, tout est fait pour qu’on s’endorme et qu’on ne se réveille plus. La musique permet encore aux gens de sortir de leur torpeur. Il suffit parfois d’entendre une chanson pour se réveiller, pour prendre conscience que l’on avait perdu une partie de notre liberté. »

Et d’ajouter : « On voudrait nous faire croire que la musique est faite pour être achetée après plusieurs passages à la radio. Mais cela va bien au delà de ça… La musique procure des bouleversements chimiques dans notre corps, des sensations comparables à des sentiments comme l’amour ou la colère. La musique est un besoin vital pour les hommes. C’est quelque chose d’organique qui agit sur les plantes que nous sommes. »

Photo : Lee Jeffries

Photo : Lee Jeffries

La pratique de la musique, et la pratique artistique au sens large, riment donc avec instinct de survie et acte de résistance pour Bachar Mar-Khalifé: « La musique, la peinture, le cinéma, la littérature nourrissent notre réflexion. Cela nous permet de prendre du recul par rapport à notre quotidien. Le monde a besoin de personnes qui décident de résister en pratiquant leur métier d’une façon différente. A la manière de boulangers qui utilisent des ingrédients originaux pour ne pas faire la même baguette que tout le monde. ».

Quand Bachar fait allusion à ces boulangers atypiques, il parle évidemment des artistes dans l’âme, des musiciens, qui, comme lui, ont choisi de faire voler en éclats les normes pour ouvrir de nouvelles portes de création. C’est en effet dans la remise en cause perpétuelle, source de renouvellement permanente, que le Franco-Libanais semble avoir trouvé son bonheur artistique.

Une philosophie qu’il a en partie empruntée à Friedrich Nietzsche, l’un de ses auteurs phares à l’adolescence. « Il m’a appris que la destruction pouvait être source de vie. Il m’a donné la permission de tout détruire. C’est essentiel pour moi de pouvoir repartir de zéro au moins une fois dans son parcours de vie, de pouvoir effacer tout ce qu’on a pu apprendre, tout ce à quoi on a cru. C’est à ce prix que l’on aura la chance de naître une nouvelle fois. »

Julien Moschetti

Version longue d’un article publié dans Regards, le journal de La Courneuve, le 29 octobre 2015.

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