Peut-on être chômeur et en bonne santé ?

Voté à l’unanimité le 10 mai dernier, l’avis du CESE (Conseil économique, social et environnemental) sur « l’impact du chômage sur les personnes et leur entourage » rappelait les conséquences désastreuses du chômage sur la santé : augmentation de certaines pathologies (maladies cardio-vasculaires, cancers..), multiplication du risque d’épisode dépressif et de suicide… Le rapport préconise de faire évoluer l’image des personnes au chômage, de développer la prise en charge préventive au plan psychique et physique, et de renforcer le caractère global de l’accompagnement.

Hasard du calendrier, le Lancet publiait le 25 mai une analyse longitudinale de la mortalité par cancers dans 75 pays à revenus élevé ou intermédiaire en fonction de l’impact de la crise économique (taux de chômage et ressources allouées à la santé) [2]. Dans ce travail, le fait d’être sans emploi s’accompagnait d’une majoration de la mortalité par cancer.

Nous avons demandé au Pr Michel Debout, psychiatre auditionné par le CESE et auteur de « Le traumatisme du chômage » de revenir sur les effets psychologiques d’une perte d’emploi [1].

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Medscape : Dans votre ouvrage Le traumatisme du chômage, vous insistez sur le fait que la perte d’emploi est un événement traumatique.

Pr Michel Debout : On parle régulièrement des psychotraumatismes à la suite d’agressions ou d’accidents, mais on ne parle pas assez des traumatismes liés à la perte d’emploi, qu’il s’agisse de licenciements ou de dépôts de bilan. Ce sont pourtant des événements traumatiques parce qu’ils confrontent la personne à une réalité de mort, non pas une mort physiologique, mais une mort sociale. Les personnes concernées disent d’ailleurs : « Je suis en deuil d’avoir perdu un travail que j’aimais », « Le monde s’écroule », « Je n’existe plus »…

Quelle est la spécificité d’un traumatisme lié à une perte d’emploi ?

Pr M. Debout : Contrairement aux autres traumatismes, l’événement sera suivi d’une période de chômage. En France, 2,4 millions de personnes sont à la recherche d’un emploi depuis plus d’un an. Ils attendent sans rien voir venir, ils sont donc confrontés en permanence à l’idée qu’ils ne sont peut-être pas efficaces, pas compétents. Cela peut provoquer un sentiment de dévalorisation, une perte d’estime de soi, voire une dépression. (L’état dépressif est multiplié par 2,95 pour un homme et par 1,90 pour une femme en situation de chômage, selon l’étude du CESE ; ndlr). Le travail est un marqueur social très important. Quand on perd son emploi, on a un sentiment de retrait du monde, d’absence au monde vivant. Certains se replient sur eux-mêmes et se laissent aller. La sphère relationnelle se rétrécit, se rompt parfois. Les situations de chômage de longue durée augmentent aussi le risque de rupture dans le couple. Des difficultés matérielles viennent enfin s’ajouter car on ne dispose plus des mêmes revenus. Certains basculent d’ailleurs dans le surendettement.

Vous écrivez que la perte d’emploi peut déboucher sur un sentiment de honte et de culpabilité.

Pr M. Debout : Il s’agit d’une culpabilité paradoxale car on ne devrait pas se sentir coupable lorsqu’on est une victime. On sait que les victimes d’agressions sexuelles peuvent se culpabiliser pour des agressions subies. Un chômeur peut aussi se culpabiliser de ne pas avoir les capacités de retrouver un emploi. La situation se renverse : il n’est plus la victime, il devient le responsable de cette situation de chômage.

L’étude du CESE rappelle que le chômage multiplie le risque de connaitre un épisode dépressif 1 et augmente le taux de suicide. Comment l’expliquer ?

Pr M. Debout : On retrouve les symptômes suivants chez les chômeurs : culpabilité, honte de ne plus avoir une image sociale positive, découragement, perte d’élan vital qui caractérise la dépression… Tout cela peut pousser à des gestes suicidaires. Une étude de l’Inserm a calculé que le risque de mortalité est supérieur quand on est au chômage 2 . Ce n’est pas parce qu’ils se suicident que les chômeurs meurent, c’est parce qu’ils se sentent déjà morts sur le plan social qu’ils se suicident.

Michel Debout

Michel Debout

Que peuvent faire les médecins généralistes pour réduire les risques de dépression et de suicide des chômeurs ?

Pr M. Debout : Ils doivent tout d’abord connaitre la situation professionnelle de leurs patients : harcèlement moral, burnout, perte d’emploi… C’est au médecin d’aborder le sujet car le patient n’évoquera pas toujours spontanément sa situation de chômage pour des raisons évidentes de honte et de culpabilité. Le médecin doit le faire parler de ce qu’il est en train de vivre pour qu’il ne se sente pas coupable ou honteux. Un chômeur manifeste souvent des symptômes d’anxiété : troubles du sommeil, perte d’appétit, irritabilité dans les relations quotidiennes… Mais le médecin ne doit pas en rester aux symptômes que lui présente le patient, il doit aussi le questionner sur le registre dépressif. Est-ce qu’il a une mauvaise image de lui-même ? Est-ce qu’il se sent coupable ou honteux de sa situation ? Est-ce qu’il ressent une perte d’élan ? Il peut aussi lui demander s’il a des pensées suicidaires. Enfin, on sait que le risque de comportements addictifs augmente chez les chômeurs. Le médecin doit donc être prudent dans sa prescription médicamenteuse pour empêcher la personne de sombrer dans les addictions aux anxiolytiques ou aux somnifères.

Quels conseils faut-il donner aux patients au chômage ?

Pr M. Debout : Des conseils à appliquer à sa vie quotidienne : rester actif, avoir des activités sociales, culturelles et sportives pour garder un lien social. Le chômeur doit garder un rythme de vie pour ne pas se laisser aller sur une pente de passivité : se lever le matin, s’habiller, organiser sa journée… Quand on perd son travail, on n’a plus rendez-vous avec ses collègues ou ses clients, on a donc tendance à ne pas se lever ou à rester en pyjama. Or, c’est comme ça qu’on rétrécit son propre environnement et qu’on se retire de la réalité sociale.

Quelles mesures d’accompagnement préconisez-vous pour réduire les risques de dégradation de la santé des chômeurs ?

Pr M. Debout : Il faudrait instaurer dans un premier temps une consultation post-licenciement obligatoire pour les chômeurs, avec le médecin du travail de l’entreprise que l’on a quitté ou le médecin de son choix. Il s’agirait de faire un bilan de santé général, mais aussi de réaliser un entretien pour anticiper les répercussions psychologiques éventuelles. Je souhaite dans un deuxième temps que l’on mette en place un véritable service public « santé et travail » qui s’adresserait à tous les actifs, qu’ils aient un travail ou non, car de plus en plus de personnes vont connaître à l’avenir des périodes sans emploi. A la manière de la PMI ou de la médecine scolaire, il s’agirait d’une médecine préventive pour aider chaque individu à rester en bonne santé tout au long de leur vie active, sans perte d’élan. Il faut envoyer un message aux chômeurs, leur dire que la société ne les abandonne pas, leur rappeler qu’ils sont utiles. Enfin, cela coutera moins cher à la société de permettre aux 5 millions de chômeurs3 français de rester en bonne santé.

Julien Moschetti

1 : Le chômage multiplie le risque de connaitre un épisode dépressif. 24 % des hommes et 26 % des femmes sont ainsi concernés (Dares 2015).

2 : Une progression de 10 % du taux de chômage se traduit par une augmentation de 1,5 % du taux de suicide, selon une étude de 2015 menée par le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès de l’Inserm (CépiDc) et l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP).

3 : 5,4 millions de Français sont privés d’emploi si l’on prend en compte les personnes alternant fréquemment chômage et emploi précaire ou activité réduite, selon l’étude du CESE.

REFERENCES :

  1. Debout M. Le traumatisme du chômage, Alerte sur la santé de 5 millions de personnes , Les Editions de l’Atelier, 2015, 96 p, ISBN 978-2-7082-4283-8, 12,00 €
  2. Economic downturns, universal health coverage, and cancer mortality in high-income and middle-income countries, 1990–2010: a longitudinal analysis. Lancet mai 2016. http://dx.doi.org/10.1016/S0140-6736(16)00577-8

Publié sur Medscape le 13 juin 2016.

http://francais.medscape.com/voirarticle/3602443

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