Coup de foudre en covoiturage

Durant l’été, le partage de véhicule explose. Un système D qui permet aussi de faire de belles rencontres. Et même de celles qui peuvent changer une vie. Témoignages.

« Le passager à l’arrière posait des questions de plus en plus personnelles à la belle brune assise à ma droite. Il s’était placé de manière à pouvoir la regarder dans le rétroviseur extérieur. A la pause, ils se sont tous les deux assis à l’arrière, et j’ai vu progressivement leurs corps se rapprocher. »

Un an plus tard, le conducteur du véhicule, Antoine, était invité au mariage des deux tourtereaux. Une histoire aux allures de conte de fée qui fait dire à cet étudiant toulousain de 22 ans que le covoiturage peut faire office d’ »agence matrimoniale ». Mais aussi de « cabinet de chasseurs de têtes ».

Avec 120.000 kilomètres au compteur en deux ans avec BlaBlaCar puis son concurrent GoMore, Antoine explique avoir été le témoin privilégié de multiples parades amoureuses, mais aussi de quatre entretiens d’embauche improvisés conclus par des recrutements. Le jeune homme a quant à lui profité d’un énième trajet pour recruter il y a huit mois l’un de ses colocataires.

Antoine (droite) et son colocataire Grégoire (gauche).

Antoine (droite) et son colocataire Grégoire (gauche).

Chanceux, Antoine ? Son expérience est loin d’être unique. Il suffit de jeter un œil à la rubrique « Témoignages et anecdotes » du site de BlaBlaCar pour se rendre compte que de nombreuses histoires d’amour ou d’amitié ont démarré lors d’un trajet en covoiturage. Mieux qu’un wagon de train à l’espace trop large, avec des tas de témoins gênants. Mieux que des sites de rencontres aux objectifs si affichés qu’ils en perdent toute surprise, la voiture serait un lieu de lien social idéal.

« L’habitacle est un espace intime qui n’appartient plus uniquement au conducteur. Il devient entièrement partagé », souligne la sociologue Stéphanie Vincent-Geslin (1). « On se sent un peu comme à la maison : on relâche la pression, on se détend, on se sent en sécurité, plus que dans les transports en commun, où l’on est en représentation face à des inconnus. »

Confortablement installés dans leur cocon mobile, à l’abri du monde extérieur, nos covoitureurs se livrent facilement parce que « le covoiturage représente une parenthèse face à l’accélération et l’intensification des modes de vie modernes. Le covoiturage propose un espace particulier. On a peu de choses à faire à part s’intéresser aux personnes qui sont autour de nous, on a donc du temps pour partager. »

Genou contre genou

Contrairement à ce qui se passe dans un train, où l’on peut rester trois heures à côté d’une personne en restant obstinément le nez fiché dans son livre ou son film, le covoiturage oblige au lien. Le sociologue Hervé Marchal (2) évoque « un contrat tacite de communication à partir du moment où l’on sait que l’on va passer au moins une heure ensemble dans un espace restreint ».

Un contrat impliquant de respecter des rituels de sociabilité : accorder de l’attention à l’autre, répondre à quelques questions, faire preuve de politesse. « On se retrouve coincés dans une voiture, autant discuter pour que le voyage se passe bien ! » confirme Anne-Cécile, une Nantaise de 28 ans qui a rencontré il y a cinq ans son futur colocataire, Yorricq, lors d’un trajet Saint-Brieuc -Nantes. Avec les heures, et au fil des échanges, les barrières tombent. Le sociologue souligne : « Nous avons tous des préjugés sur les individus que l’on rencontre, mais la proximité sensorielle est telle dans une voiture qu’il est plus facile de les dépasser. »

Anne-Cécile et Yorricq

Anne-Cécile et Yorricq

Genou contre genou, on se découvre des affinités, des rêves communs. Jean-Christophe, 28 ans, et Oussama, 21 ans, ont ainsi fait l’aller-retour entre Auch, où ils résident, et Mont-de-Marsan ensemble. « On avait tous les deux le même projet : monter une entreprise dans le domaine du numérique », se souvient Jean-Christophe. Quelques mois plus tard, il s’installait en colocation avec celui qui est désormais son « meilleur ami ». « On a fait deux voyages en auto-stop à travers l’Europe en quatre ans, on s’est également beaucoup motivés et aidés pour monter nos projets respectifs », ajoute Jean-Christophe.

Les deux compères ont lancé leur entreprise en 2016 : Jean-Christophe a fondé l’agence de « social media » Second Degré, tandis qu’Oussama a créé une entreprise spécialisée dans les vitrines connectées : Smart Prospective. Prochaine étape : « Monter une boîte ensemble. »

Jean-Christophe (droite) et Oussama (gauche).

Jean-Christophe (droite) et Oussama (gauche).

Pour Florence et Romain, tout est parti d’un trajet Le Mans-Rennes il y a quatre ans. Les deux covoitureurs se sont rendu compte en moins de deux heures qu’ils avaient non seulement des passions communes, mais aussi et surtout un mode de vie similaire. « On a découvert qu’on aimait le même genre d’activités : faire des balades à vélo le week-end, assister à des concerts ou des pièces de théâtre, faire un bon resto ou tout simplement déguster du fromage avec une bonne bouteille de rouge à la maison », précise la Rennaise de 28 ans, qui a récemment passé son permis 125-cm3 pour partager la passion de Romain pour la moto.

Florence et Romain

Florence et Romain

Mais ce sont aussi les similitudes de leurs parcours de vie qui ont rapproché les deux Rennais. « On venait tous les deux de s’installer à Rennes et on sortait tous les deux d’une rupture sentimentale », se souvient Florence. « On a donc rapidement parlé vie de couple, famille, amitié… Il n’y avait pas de tabou. On est allés plus loin dans l’intimité parce qu’on était juste tous les deux dans la voiture. J’avais l’impression de faire la route avec un copain à moi. »

Et puis il y a les histoires d’amour délicieusement désuètes ou avant-gardistes, on ne sait plus très bien à l’heure de Tinder… Annaïg, 24 ans, venait elle aussi à peine de déménager dans une nouvelle ville lorsqu’elle a partagé un trajet Amiens-Caen avec Mathieu, 27 ans. « Je m’étais installée deux semaines plus tôt à Amiens pour le travail, j’étais donc à la recherche de nouvelles connaissances. »

Annaig et mathieu voiture

Les covoitureurs discutent sans interruption durant deux heures et demie, se découvrent des atomes crochus, dérivent progressivement vers des « sujets profonds », philosophent sur le bonheur ou la religion. « Au départ, je voulais simplement faire connaissance, puis je me suis progressivement dévoilée. Je n’aurais pas été aussi à l’aise si je n’avais pas été au volant, cela me donnait de la contenance… Rien à voir avec les rendez-vous des sites de rencontres, où chacun est dans une démarche de séduction. C’était beaucoup plus naturel. Les discussions sont plus sincères en covoiturage, notamment parce qu’on n’a rien à perdre ou à gagner. »

A l’arrivée, Annaïg n’a pas envie que la discussion s’arrête. « Je ne voulais pas qu’il parte. Je me suis dit : ‘Ce serait bien qu’il se retourne’, et il a fini par se retourner pour me donner des indications sur la route. Ce n’était pas un coup de foudre, mais on n’en était pas bien loin ! »

Les deux covoitureurs se promettent de se revoir à Amiens. De retour, ils prennent un verre ensemble. Fin août 2016, soit trois ans après leur rencontre, Annaïg et Mathieu vont se marier.

Julien Moschetti

(1) Lire « Altermobilités, mode d’emploi » (Ed. du Certu, coll. « Débats », 2010).

(2) Lire « Un sociologue au volant » (Téraèdre, 2014).

Publié dans l’Obs le 20 août 2016.

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160818.OBS6481/coup-de-foudre-amoureux-ou-amical-en-vacances-misez-sur-le-covoiturage.html

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