Entre les vacanciers et internet, «it’s complicated»

Comment les voyageurs parviennent-ils encore à déconnecter quand les nouvelles technologies les ramènent en permanence à leur quotidien ? Deux sociologues se sont penchés sur le sujet.

Casser la routine, se confronter à l’inconnu et à l’altérité, se découvrir face à l’imprévisible ou l’adversité… Depuis l’apparition de nouveaux outils qui permettent d’explorer la planète (cartes géographiques et routières, boussole, astrolabe…) et de conserver des traces de son périple (carnets de bord, journaux intimes, appareils photos…), l’aventurier contemporain a toujours voyagé pour rompre avec son quotidien et, si possible, mener à bien sa quête identitaire. Mais internet et nos smartphones changent profondément cette expérience de l’ailleurs.

Dans Le voyageur hypermoderne, deux sociologues français, Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance, s’appuient sur de nombreux témoignages pour analyser comment ce nouveau contexte modifie aujourd’hui notre approche du voyage. Rares sont en effet les endroits du globe qui ne sont plus couverts par des antennes-relais. Rares sont également les voyageurs qui réussissent à déconnecter complètement durant leurs périples. Selon une étude Etude Netbooster de 2013, seuls 5% d’entre eux choisissent de se couper de toute connexion durant leurs vacances. Le pourcentage a sans doute été revu à la baisse depuis.

Selon les deux sociologues, «l’éloignement n’est plus ce qu’il était, synonyme de coupure, d’absence et de distance» puisque que le monde lointain est désormais de plus en plus accessible grâce aux TIC. La distance ne sépare plus. Tout est désormais à portée de clics. Si bien que les globe-trotteurs doivent résister en permanence à la tentation de se connecter. Autre constat: «le monde expérimenté dans la proximité physique devient bavard», si bien que «le voyage devient assisté». L’environnement fourmille en effet de capteurs et de puces électroniques informant en temps réel les propriétaires de smartphones sur les commerces et services situés aux alentours. Conclusion: «l’expérience de la coupure est remplacé par la hachure, la parenthèse du voyage étant entrecoupée de fragments produits et maitrisés par le voyageur. »

Photo : Kevin Case

Photo : Kevin Case

Pour couper le cordon avec son quotidien, il ne suffit donc plus seulement de partir à l’autre bout du monde, il faut désormais être capable de se déconnecter. En choisissant par exemple de couper son smartphone ou ne plus consulter ses e-mails durant quelques jours, voire quelques semaines. «Il faut faire avec le téléphone portable comme on faisait avec notre environnement pour partir en voyage, il faut s’en extirper. Il doit être géré de la même façon que l’environnement physique. Comme la maison, le lieu de travail», suggère Amir, 35 ans, qui met en évidence les nouvelles tensions du «voyageur hypermoderne».

La tentation est d’autant plus forte que la connexion «apaise, rassure et semble protéger des aléas». Pour les deux sociologues, le fait de pouvoir communiquer immédiatement avec sa famille, ses amis ou même ses collègues «contribue à évacuer une part de stress liée à l’attente et l’indétermination». C’est la raison pour laquelle de nombreux voyageurs préfèrent garder leur portable à portée de main durant leurs congés. A l’instar de François, 39 ans: «Même en vacances, je suis toujours branché. Je suis plus tranquille en me disant : « du moment qu’il n’a pas sonné, il n’y a rien de grave, donc tout va bien.»

Impossible de laisser son téléphone

Beaucoup choisissent également d’emporter leur smartphone pour des raisons pratiques et utilitaires. Le portable est par exemple un outil parfaitement adapté pour réagir en un temps record face à des situations extrêmes. Un simple geste suffit par exemple pour prévenir les secours en cas d’accident ou pour se géolocaliser lorsque l’on a perdu son chemin. Autre avantage de taille du smartphone: sa capacité à délivrer en un éclair des informations pratiques prisées par les voyageurs: organisation de l’itinéraire, réservation de chambres, renseignements sur les restaurants ou les monuments visités…

Mais c’est aussi la pression des proches qui empêche les voyageurs de pratiquer la politique du silence radio durant leurs périples. Comment faire en effet pour déconnecter complètement quand votre entourage évoque le spectre de l’accident ou du malheur? Selon les sociologues, «l’expérience de l’immédiateté, de la rapidité avec laquelle les informations circulent dans un flux ininterrompu vient transformer les attentes des proches envers ceux qui partent: il importe de savoir, d’être tenu au courant, rapidement, en temps réel. Le contraire est incompréhensible, la coupure totale inutile».

Des arguments qui finissent souvent par avoir raison des meilleures intentions. La plupart des personnes animées par un désir sincère de déconnexion totale optent finalement pour une déconnexion partielle, constatent Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance. Comme Océane, 29 ans, qui a conclu le pacte suivant pour rassurer ses proches: «J’utilise principalement mon smartphone durant mes voyages pour informer ponctuellement mon entourage de ma localisation grâce aux réseaux sociaux. Il s’agit en moyenne de trois à quatre photos géolocalisées tous les quinze jours. Cela m’évite d’entrer dans un schéma de questions/réponses qui pourrait me détourner de l’instant présent durant mon voyage.»

Photo : JD Lasica

Photo : JD Lasica

D’autres, comme Laetitia, abandonnent leur smartphone dans un coin de leur chambre d’hôtel durant plusieurs jours pour ne pas succomber à la tentation de l’allumer. «Cela ne me pose aucun problème qu’on ne puisse pas me joindre urgemment, cela fait partie de la déconnexion nécessaire quand je voyage», argumente la femme de 29 ans qui confesse néanmoins consulter ponctuellement ses mails ou WhatsApp pour «rassurer les proches». Mais il y a une chose sur laquelle elle ne transige pas: «J’évite d’aller sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter qui sont hyper chronophages et prennent le temps sur la découverte et la détente.»

Quand Laetitia parvient à se déconnecter durant plusieurs jours, elle a le sentiment de vivre pleinement: «Couper me permet de me concentrer sur ce que je suis en train de voir, de vivre, de ressentir. Les objets connectés constituent une barrière entre nous et le monde réel. J’ai l’impression parfois que certains n’arrivent plus à apprécier un moment pour ce qu’il est. C’est un peu comme les personnes qui passent leur temps à filmer ou prendre des photos lors d’un concert.»

Laetitia met le doigt sur une transformation majeure de notre rapport au monde depuis que l’on navigue sur internet: la généralisation de l’expérience ubiquitaire depuis que la connexion est devenue la norme. Si l’homme moderne n’a pas toujours l’impression d’être à deux endroits en même temps, «le pouvoir de s’arracher à l’ici lorsqu’il le désire participe d’un accès permanent à ce sentiment d’ubiquité, soulignent Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance. Parce qu’il est toujours en lien avec l’espace communicationnel qui le relie aux autres, il vit à la fois dans le présent des lieux qu’il traverse et la potentialité d’être tourné vers un autre lieu, lointain.»

La coupure du voyage offrirait donc une occasion idéale pour échapper au pouvoir d’attraction de ces nouvelles technologies, et ainsi renoncer momentanément à cette expérience ubiquitaire.

Libérés provisoirement des écrans qui détournent leur attention, certains voyageurs profiteraient de leur périple pour se reconnecter à leur environnement. C’est ce que fait Gérard, 57 ans, qui semble redécouvrir sa façon de voir les choses: «Je sentais mieux le parfum des fleurs, je voyais mieux les couleurs, j’entendais mieux les voix, je percevais mieux les présences…» Comme si ses sens trop souvent mis en veille dans notre monde hyper-connecté avaient tout à coup retrouvé toute leur acuité.

Julien Moschetti

Le voyageur hypermoderne, Partir dans un monde connecté de Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance Erès, 152 pages, 15 euros

Publié dans Slate le 28 août 2016.

http://www.slate.fr/story/121719/voyager-internet-deconnexion

Laisser un commentaire