Le peuple des tunnels

À quoi ressemblaient les conditions de travail des ouvriers qui ont construit le métro parisien ? L’ethnologue Astrid Fontaine vient d’exhumer les archives.

Travailler quasi dix heures d’affilée par jour dans les ténèbres des souterrains, supporter des cadences infernales dans un environnement insalubre (manque d’aération, humidité…) pour un salaire de misère, courir le risque de se faire ensevelir à tout moment par un torrent d’eau ou de boue… Dans Le peuple des tunnels, Astrid Fontaine revient sur les conditions de travail des ouvriers (terrassiers, menuisiers, mécaniciens…) du métro parisien à l’aube du xxe siècle. L’ethnologue a fouillé les archives de la compagnie Nord-Sud à l’origine des lignes 12 et 13.

Le métro est surnommé à l’époque par les journalistes le « nécropolotain » en raison de la multitude d’accidents et de la prolifération des maladies infectieuses comme la tuberculose. Les équipements de protection individuelle (chaussures de sécurité, gants, lunettes…) n’ont pas encore vu le jour, si bien que les blessures graves surviennent régulièrement : pieds et mains écrasés, phalanges sectionnées, chutes, électrocutions… Des accidents du travail d’autant plus fréquents que l’alcool fait des ravages chez les ouvriers. Sa consommation est en effet un rite de passage. La « goutte » est imposée aux apprentis de 12-13 ans sommés de « tenir » l’alcool pour prouver leur virilité. Les prémisses de l’alcoolisation de masse selon Astrid Fontaine : « La révolution industrielle a bouleversé les modes de production de l’alcool ainsi que des modes de transport (avec l’apparition du chemin de fer) entraînant une augmentation massive de ses ventes. »

Ouvrier sur un chantier du métro parisien de la Compagnie Nord-Sud en 1907. Photo : RATP. Droits réservés.

Ouvrier sur un chantier du métro parisien de la Compagnie Nord-Sud en 1907. Photo : RATP. Droits réservés.

Les ouvriers du métro ne sont pas non plus épargnés par les maladies. Le diagnostic le plus fréquent ? La « fatigue générale », également surnommée la « métrorragie » par les médecins. Lessivé par un rythme de travail éreintant, le personnel du métro subit aussi les conséquences d’une sous-alimentation liée à la pauvreté. Les appareils respiratoire (bronchites, angines…) et digestif (embolies gastriques, coliques intestinales…) sont particulièrement touchés. Sans oublier les maladies mentales provoquées par l’alcoolisme, la syphilis ou l’épuisement. Mais c’est la tuberculose, véritable fléau de l’époque, qui est la première cause de décès en raison de l’air vicié qui ne circule pas en sous-sol. Il faudra attendre la découverte du vaccin BCG en 1921 et la première campagne nationale de prévention en 1927 pour assister au recul de la maladie.

Les ouvriers multiplient les grèves

Confrontées à de nombreux accidents et maladies, les entreprises en charge de la construction du métro (Nord-Sud et CMP) instituent un service médical pour prévenir l’altération de la santé des salariés, mais aussi pour augmenter la productivité et acheter la paix sociale. Un système de protection inclut des soins médicaux gratuits et le droit à la retraite. Des avantages qui ne suffisent pas à faire oublier les conditions de travail éprouvantes et les revenus dérisoires du personnel qui subit de plein fouet la hausse vertigineuse des prix du début du xxe siècle. Le mouvement ouvrier multiplie donc les grèves pour obtenir l’augmentation des salaires et la baisse de la durée de travail. À la clef : l’instauration du repos dominical obligatoire en 1906, puis la loi de 1919 instituant la journée de huit heures sur la base de six jours de travail par semaine. Cette étape cruciale de la lutte pour la réduction du temps de travail débouchera 80 ans plus tard sur l’instauration des 35 heures.

Julien Moschetti

« Le peuple des tunnels », d’Astrid Fontaine, aux Editions Nouveau monde – 400 pages, 25 EUR

Publié dans le JSD (journal de Saint-Denis), le 23septembre.

http://www.lejsd.com/content/dans-les-entrailles-de-la-ligne-14

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