Dans le vortex de Jacques

Jeune producteur réputé pour ses live extatiques barrés à souhait, figure du monde des squats à Paris, adepte de yoga et de méditation, chercheur au Centre National de Recherche du Vortex à ses heures perdues, Jacques Auberger est un personnage multi-facettes qui gagne à être connu. Portrait d’un extraterrestre en mission sur la planète techno.

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« Quand tu éprouves du désir, tu crées une image et tu voudrais que le futur soit fidèle à cette image. Or, le futur n’est jamais vraiment fidèle à cette image, donc tu crées une frustration. Il y a une question que je me pose régulièrement : parmi tous les désirs qui nous guident, lesquels viennent vraiment de moi ? Lesquels viennent des autres ? » Le ton est donné, la machine à cogiter lancée. Elle tournera à plein régime tout au long de l’interview.

Le bruit du moteur masqué par un côté indolent, désinvolte, flegmatique, une voix qui baissera d’intensité de temps à autre comme s’il s’agissait d’un voile de pudeur, ou tout simplement de la timidité, voire d’un énième subterfuge pour camoufler ce qui aurait pu être considéré comme un excès d’arrogance. Pourquoi me direz-vous ? Parce que Jacques est le genre de mec capable de partir dans des envolées spirituelles et philosophiques durant des heures et des heures sans jamais marquer la moindre pause, quitte à provoquer des crampes dans le cerveau de son interlocuteur. Capable également, quand l’envie l’en prend, de basculer en mode « débit mitraillette », comme s’il s’était tout à coup mis en tête d’impressionner son auditoire en récitant à toute vitesse les passages d‘un livre de métaphysique ancienne.

Découvert par le grand public lors de la sortie de son premier maxi Tout est magnifique sur Pain Surprises Records en mars 2015, Jacques est non seulement un producteur de talent, mais aussi et surtout un personnage nettement moins timbré qu’il voudrait parfois le faire paraître. Pour se faire une idée de son penchant pour l’absurde et l’autodérision, il suffit de visionner sur le net le documentaire À la recherche du vortex diffusé en 2015 au Palais de Tokyo. Autoproclamés chercheurs, Jacques et son pote Alexandre Gain multiplient les expériences (pseudo-)scientifiques pour étudier le concept du vortex : balayer des balayettes, défenestrer une fenêtre, « haut-parler » un haut-parleur…

La tonsure ne fait pas le moine

Dans sa conférence TED intitulée « Les chemins de la confiance », visible sur YouTube, le jeune homme de 24 ans originaire de Strasbourg détaille les aventures qui ont rythmé son arrivée à Paris en 2010 : les déjantées soirées pluridisciplinaires de son collectif Pain Surprises, la vie dans les squats (Le Point G, Le Wonder, La Sira, L’Amour) suite à la rencontre d’un clochard, les poubelles fouillées le soir pour manger à moindres frais, le jour où il a choisi de « rentrer en contradiction avec la norme » pour franchir de nouveaux paliers de confiance. Décidé à faire « l’inverse des jeunes de son âge qui se rasaient les cheveux sur les côtés », il s’est tondu le dessus du crâne tout en laissant pousser le reste. Trois ans plus tard, il arbore toujours la même coupe absurde : « C’est la manière qu’il a trouvée pour se démarquer et réussir à s’accepter, analyse son agent Alexandre Pacotte. Il aime se mettre en danger, se lancer des défis pour se prouver qu’il est capable de les relever. »

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Né d’une mère prof de yoga et d’un père musicien, Etienne Aubergé, qui a connu son heure de gloire à la fin des années 80 avant de fuir en courant la notoriété, Jacques a grandi dans un environnement stimulant sur le plan artistique. Très vite, son père se rend compte que son fils a un don pour la musique. « Il avait 6 ans quand il a commencé à m’imiter au piano à la maison, se souvient Etienne Aubergé. Il était aussi capable au même âge de rejouer à l’oreille la musique de ses professeurs. Il est comme moi, il n’a pas besoin de partition pour jouer. »

Son cousin éloigné Etienne Piketty, l’un des trois fondateurs du collectif Pain Surprises avec Jacques, désormais à la tête du label éponyme, a quant à lui été bluffé de le voir « taper des solos de Led Zepellin à 14 ans, trois mois après avoir commencé à jouer de la gratte, sans même avoir ouvert un bouquin de solfège ! À se demander s’il s’était entraîné jour et nuit ! »

Inclure le hasard dans la musique.

C’est à la même époque qu’il monte à Strasbourg le groupe de pop-rock The Rural Serial Killers (avec son meilleur ami, le chroniqueur de Canal + Tony la Thune), avant de former en 2010 le duo électro-pop Amour Versus.

Mais ce sont les expérimentations musicales dans les squats parisiens qui aiguiseront sa patte de producteur techno. « Au départ, il passait du rock au funk en passant par le R&B, c’était un bordel musical difficile à écouter », se souvient son pote Alexandre Gain qui, en dehors de son activité de chercheur au Centre national de recherche du vortex, a participé à l’ouverture de plusieurs squats aux côtés de Jacques (le Point G, l’Amour..). « C’était génial mais bordélique et inqualifiable, et surtout “insignable” sur un label ! Tout a changé le jour où il a décidé de se lancer dans la techno. »

Une fois de plus, le Strasbourgeois s’est amusé à prendre le contre-pied de ses contemporains pour mieux sortir du lot. À l’image de Matthew Herbert, il décide d’intégrer des sons naturels dans ses compositions : portes qui grincent, verre qui casse, eau qui coule, chants d’oiseaux… « J’ai longtemps réfléchi à inclure le hasard dans la musique, confie Jacques, des étincelles de malice dans les yeux. Ce qui est moche aujourd’hui sera beau demain, ce qui est beau aujourd’hui sera moche demain, c’est très logique. Or, qu’est-ce qui est moche ? Le bruit par exemple, car c’est le contraire d’une musique belle et harmonieuse. La source est donc là ! Dans le bruit, dans l’aléatoire, dans le bordel ! »

Jacque(s) – Phonochose #1 : Live-looping à l’Amour

Même combat pour son dernier single « Dans la radio« , qui incorpore des sonorités enregistrées à la Maison de la Radio avec panneaux de signalisation, poteaux, extincteurs, ascenseurs, tiroirs, câbles métalliques… « Ils m’ont filé des bruits et m’ont demandé de faire un morceau expérimental, précise l’intéressé. Sauf que l’expérimental, c’est pour les galeries ou les musées d’art contemporain, et là, c’était pour la radio ! Donc nique sa mère, j’ai composé un morceau de pop chantée, un mélange de Flavien Berger, Club Cheval et Philippe Katerine. »

Boom boom et poupoupoupou

La démarche est similaire en live. À la différence que l’artiste demande au public de ramener ses propres objets, qu’il manipule ensuite à sa guise pour produire de nouvelles sonorités intégrées dans les boucles du live. Ce qui ressemble à peu près à cela dans la bouche de Jacques, en mode 150 BPM : « Je pars de rien, mon Ableton Live est vide. Je lance un kick. Boom boom boom. Je presse un bouton pour enlever la release du kick. Voilà, j’ai mon tempo, reste à allumer la radio pour avoir une tonalité, un rythme. J’invente une ligne de basse, boom, je remets la release du kick, ça tabasse un peu plus, boom, je fais un snare avec un objet qu’on vient de me passer, j’enlève le kick, je fais trois accords de clavier, boom, j’ouvre le filtre du clavier que je viens d’enregistrer, puis j’utilise le clap de mon loquet de porte, boom, je refais un chœur par-dessus, boom je mets mon loquet en mode record et je monte le volume ça fait poupoupoupou !! Puis je fais une boucle, je ferme tous les filtres de mes synthés, je mets la basse en mode plus ouvert, puis je rebalance la release du kick et au moment où ça repart, je prends le micro et je fais Pouuuuuuuuuu ! »

JACQUES (Live) – 25/06/2016 – St-Sauveur – Lille

 Il arrive également que notre multi-instrumentiste (guitare, piano, basse) sorte sa gratte pour improviser un solo, ce qui a le don de ravir les amateurs de techno « habitués à des live avec 0,0001 % d’expérimentation », s’amuse Jacques qui rappelle un brin sarcastique que le meilleur live RA en 2015 n’était autre que KiNK, un « bidouilleur de machines » qui n’est pas du genre à « improviser en direct ». Rien à voir avec des producteurs comme Roscius qui font de « vrais live ».

Faut-il pour autant en conclure que notre Strasbourgeois est un puriste revendiqué qui crache sur tout ce qui n’est pas estampillé underground ? Ce serait plutôt l’inverse, selon son cousin Etienne Piketty : « Si des producteurs comme Kanye West, Jay-Z ou Justin Bieber le contactent un jour, je suis sûr que ça le branchera car il adore s’essayer à des univers différents ». Alexandre Pacotte confirme : « Il faut s’attendre à tout avec lui, il a zéro limite sur le plan musical ! Il m’a même envoyé un tube EDM une fois ! ». Adepte du grand écart musical, l’artiste Jacques confiera aussi avoir enregistré un morceau de rap lors de son récent séjour à New York : « J’ai enregistré 20 versions différentes en chantant dans l’Auto-Tune. Je suis rentré dans les fantasmes du rêve américain, j’étais persuadé que j’allais faire un tube, mais ça n’a pas marché. »

Méditation et burgers

On retrouve ce côté imprévisible et touche-à-tout dans la facilité avec laquelle l’artiste passe d’un personnage à l’autre, d’un mode de vie à l’autre. Quand il ne passe pas ses journées à produire de la musique ou à sillonner la France et l’Europe avec son live, notre Strasbourgeois aime par exemple partir en Inde pour suivre des retraites de méditation Vipassana de dix jours sans parler tout en observant un régime végétarien strict. Des expériences qui ne l’empêchent de bouffer burger sur burger au McDo lorsqu’il séjourne à New York ou, plus surprenant encore pour quelqu’un qui a arrêté de fumer et boire de l’alcool depuis deux ans « pour ne pas susciter de faux désirs », de prendre des drogues au Berghain lorsqu’il est de passage à Berlin. La logique dans tout cela ? Rester « en cohérence avec [son] environnement ». Mais encore Jacques ? Nous pas forcément comprendre.

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Jacques et Tony la Thune

« – Tout est en mouvement perpétuel. Ce serait donc incohérent d’essayer d’être stable là-dedans, cela créerait une espèce de caillot, un court-circuit. Beaucoup de personnes sont dans une quête de stabilité perpétuelle, c’est d’ailleurs souvent la source de leur malheur. Elles imaginent qu’elles sont une seule et unique personne et se retrouvent enfermées dans leur positionnement.
– Donc, si j’ai bien compris, tu aimes incarner des personnages multiples ?
– Tout le monde joue un rôle, tu sais, il suffit d’interagir avec le monde extérieur pour basculer dans la représentation. Je ne vois donc pas l’intérêt de chercher l’authenticité, d’interpréter un personnage fixe censé être parfait. Je préfère les personnages fluides, quitte à ce que l’on dise que je retourne ma veste toutes les deux secondes. »

À la retraite dans sa tête

Cette philosophie de vie a l’avantage de permettre à Jacques de se fondre dans le décor, peu importe l’univers dans lequel il évolue. « Ce n’est pas parce qu’il a un mode de vie alternatif et qu’il vit dans des squats qu’il n’est pas en phase avec le monde de la musique, il s’entend d’ailleurs très bien avec Matthieu Chedid (qui lui a offert une de ses guitares), Agoria (qui a fait une retraite de méditation Vipassana sur les conseils de Jacques) ou Rone, souligne Alexandre Pacotte. Il a un côté caméléon, il comprend les intérêts de chacun sans les juger, il sait comment parler aux gens. On a l’impression qu’il est perdu car il vit au jour le jour, mais c’est un mec intelligent qui sait très bien où il va. Il a un plan de carrière, des objectifs précis, il sait dans quels lieux il faut jouer, avec qui s’allier. »

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Carriériste Jacques ? L’homme ne s’en cache pas. Il espère d’ailleurs « se faire un max de maille » avec son live, devenir un jour suffisamment riche pour pouvoir se libérer des contingences matérielles. Une chose est sûre en tout cas, il n’attendra pas d’avoir « 70 ans pour être à la retraite ». Pour prendre les devants, il a d’ailleurs déjà décidé de prendre sa retraite. Enfin, dans sa tête, précise-t-il. Et il invite d’ailleurs tout le monde à faire la même chose. Car, « être à la retraite, c’est un état d’esprit, c’est se mettre en retrait, c’est le désistement global, c’est quitter la gravité, se dire que rien n’est grave, qu’il ne reste plus qu’à s’amuser puisque tout cela ne mène nulle part. » Telle est la recette du bonheur et de l’émerveillement perpétuel selon Jacques. À condition de réussir « à se détacher de plus en plus du regard des autres. »

Mais le chemin est encore long puisque la coiffure qu’il porte depuis trois ans le met « encore dans l’embarras. Cela prouve que je ne suis pas encore assez détaché. » Et en dehors du détachement, Jacques, qu’est-ce qui te manque pour progresser sur le chemin du bonheur ? « J’aimerais réussir à être de moins en moins dispersé ». Pour cela, Monsieur a sa petite idée en tête : recruter « un assistant ou un copilote ». Ça ne doit en effet pas être facile tous les jours de faire cohabiter plusieurs personnes dans sa tête.

Julien Moschetti

Publié dans le magazine Trax en septembre 2016.

http://fr.traxmag.com/interview/38093-bordel-musical-squats-et-retraite-en-inde-l-enfance-de-jacques

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