Tisseur de lien social

Fondateur du concours d’éloquence Eloquentia et réalisateur d’ À voix haute, Stéphane de Freitas, 30 ans, milite pour recréer du lien social.

Tout est parti d’un choc des cultures. Du jour où Stéphane de Freitas a quitté à 16 ans la ville où il a grandi (Aubervilliers) pour intégrer le prestigieux lycée Notre-Dame de Boulogne en sport-études basket. « Je suis issu d’un milieu populaire et je me suis retrouvé dans un milieu bourgeois à Boulogne-Billancourt. C’était un peu comme le film Neuilly sa mère ! », plaisante Stéphane qui devient la risée de ses petits camarades : « On se moquait de ma façon de m’exprimer. J’avais les tics de langage des mecs de banlieue. Je n’avais pas toujours le vocabulaire pour me faire comprendre. Il me manquait des outils pour raisonner, conceptualiser. C’était frustrant, cela m’emmurait. »

C’est à cette époque qu’il se met à acheter régulièrement Le Monde, à surligner les mots inconnus pour les replacer dans la conversation. Des mots comme « nonobstant » ou « arythmique » qu’il s’amuse à insérer au beau milieu de phrases « bourrées de fautes d’orthographe et de grammaire ».  Tombé « amoureux des mots », il dévore les livres pour assouvir sa soif de connaissances.Des années de lecture intensive qui bâtiront le socle de sa confiance en lui.

Une dizaine d’années plus tard, master d’Assas et diplôme de l’Essec en poche, assurance en bandoulière, Stéphane de Freitas fonde la Coopérative Indigo. Objectifs de l’association ? Retisser du lien social et améliorer le vivre-ensemble. Notamment à travers le programme d’expression publique Eloquentia qui forme les collégiens et les étudiants à la prise de parole (1). Un concours d’éloquence éponyme récompensant le meilleur orateur du 93 (2) se déroule chaque année à Paris 8 depuis 2013. La compétition a même fait l’objet d’un documentaire salué par la critique diffusé sur France 2 en novembre dernier : À voix haute. Derrière la caméra, un certain Stéphane de Freitas, contraint à l’adolescence de « s’adapter pour maîtriser les codes de langage des quartiers chics. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que l’expression orale était une discipline essentielle, mais peu enseignée ».

Photo : Yann Mambert. Tous droits réservés

Le concours Eloquentia aidera donc les jeunes « à prendre confiance en eux, se révéler à eux-mêmes et aux autres, apprendre à structurer leurs pensées ». L’occasion aussi pour eux de « faire leur introspection pour découvrir ce qu’ils ont envie de défendre et de partager avec les autres. C’est ainsi qu’ils apprendront à dialoguer en restant eux-mêmes, à échanger de manière sincère ». À condition toutefois de respecter les trois valeurs principales véhiculées dans les cercles de prise de parole : respect des opinions, bienveillance et, bien sûr, écoute.

« Aujourd’hui, des milliards de personnes ont la possibilité de faire entendre leurs idées, leurs colères ou leur vision du monde sur Internet, assène Stéphane. On assiste à un brouhaha collectif : tout le monde parle, mais personne ne s’écoute réellement. Cela donne un sentiment de chaos, une société qui doute. Or, quand il n’y a pas plus de dialogue, plus de lien, plus de compréhension mutuelle, c’est la fin du pacte social. » Décidé à y remédier, l’ex-banlieusard mise sur le lancement prochain d’Indigo, un réseau social d’entre-aide qui valorisera la générosité des utilisateurs. Grâce à un système de points, « plus tu donneras, plus tu seras riche ». Ce qui « poussera les gens à être plus généreux, plus altruistes, plus ouverts aux autres ». Il va falloir le voir pour le croire.

Julien Moschetti

(1) Paris 8 offre une formation gratuite de 60h autour de 5 axes : apprentissage de la rhétorique classique, cours de théâtre et de stand-up, entraînements aux entretiens d’embauche, atelier de slam, suivi pédagogique et propositions de stages et emplois.

(2) Le concours est destiné aux étudiants de Paris 8 et à aux habitants de Seine-Saint-Denis âgés de 18 à 30 ans.

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