donato dozzy peter van hoesen

Trax : Parlez-moi de votre première rencontre.

Donato Dozzy : C’est notre ami commun Marco Freivogel [moitié de Exercise One, ndr] qui nous a présentés en 2006. Il venait de lancer son nouveau label Lan Muzic et il m’a dit : « Donato, j’ai découvert ce super artiste belge : Peter Van Hoesen. Tu l’apprécierais beaucoup, pas seulement pour sa musique, mais aussi en tant que personne. » Il m’a donné ses disques et j’ai retenu son nom.

Peter Van Hoesen : Ça a été la même chose pour moi. « Tu l’adorerais… »

DD : Oui, il dit ça pour tout le monde ! (rire)

PVH : Marco aime tout le monde, c’est quelqu’un de fantastique, le meilleur être humain que je connaisse !

DD : Mais nous nous sommes vraiment rencontrés en 2008, au Labyrinth Festival. Je me souviens que la connexion a été immédiate. C’était comme si nous nous connaissions depuis toujours. Nous avons toujours un sujet de discussion, ça ne s’arrête jamais, nous passons très facilement d’un sujet à l’autre. C’est comme une confession ! (rire). Nous avons passé un excellent moment au Labyrinth cette année, et trois mois plus tard nous étions ensemble en studio pendant une semaine, à San Felice.

Quels tracks avez-vous produits durant cette semaine ?

PVH : « Talis » (Curle), « Dock » et « Elektra (Time To Express) ». Et tu sais quoi Donato ? La semaine dernière j’ai retrouvé des unreleased de cette session sur mon ordinateur.

Pouvez-vous me parler de votre premier back to back ?

PVH : Tout a commencé au Breakfast club durant l’ADE 2015. Donato jouait seul, il était en train de décoller et… Le son s’est soudainement coupé !

DD : Et j’étais incroyablement triste…

PVH : Il y a eu une longue pause, genre dix minutes. Dans un club, c’est long. Nous pouvions tous voir que Donato devenait très inquiet. Lorsque l’électricité est revenue, Donato a recommencé son live, mais après dix minutes il s’est retourné vers nous : Marco Shuttle, Neel et moi-même. Neel a commencé à jouer sur la TR-909 et j’ai commencé à faire des boucles…

DD : J’ai senti que ce que je faisais avant était révolu. Mais j’étais entouré d’amis, alors j’ai dit : « Vous savez quoi, faisons quelque chose de fou ! »

donato dozzy peter van hoesen

C’était comme une jam session ?

DD : Oui, et ça s’est révélé être la performance la plus puissante de l’année. Je n’ai pas le souvenir d’un autre truc semblable. Les gens sont devenus fous, et nous l’étions aussi ! C’était irréel !

« Nous pouvons choisir d’être DJ ou musicien. Nous pouvons utiliser la musique que nous voulons, la source que nous voulons. C’est comme une grosse soupe de légumes ! Les possibilités sont infinies.« 

Que s’est-il passé après ce premier b2b ?

PVH : Notre ami chez Labyrinth a entendu parler de cette soirée Breakfast Club et nous a invités à jouer au Unit à Tokyo, en janvier 2016. Et nous avons fait un b2b de sept heures.

Pouvez-vous me parler de votre concept de b2b hybride ? Comment est-ce que ça fonctionne, exactement ?

PVH : Nous avons deux boîtes à rythme, deux synthétiseurs, trois samplers à effets, ainsi que des systèmes modulaires, un ordinateur rempli de tracks d’autres personnes…

DD : Nous pouvons choisir d’être DJ ou musicien. Nous pouvons utiliser la musique que nous voulons, la source que nous voulons. On envoie tout dans un dossier du sampler. Nous utilisons des samples d’autres producteurs ainsi que des compositions originales. Parfois nous jouons des tracks incomplets produits en studio ; cinq minutes de bassline sans kicks ni percussions, par exemple. C’est comme une grosse soupe de légumes ! Les possibilités sont infinies.

PVH : J’ai beaucoup de loops inachevées qui deviendront peut-être un jour des tracks. Mais en l’état actuel des choses, ça se résume à deux instruments qui tournent en boucle. Je les jouerai peut-être ce soir lorsque l’on se lancera tous les deux. Peut-être que je les jouerai après le track de quelqu’un d’autre, avant de passer sur cinq minutes de TR-909. Nous allons créer quelque chose qui n’existera que dans l’instant, avant de disparaître… C’est ce qui fait la beauté de la chose.

DD : Le public expérimentera quelque chose d’original et d’impossible à reproduire.

PVH : Nous préparons nos sets individuellement, et nous n’avons pas vraiment préparé notre performance ensemble. Parfois, nous ne nous révélons même pas ce que nous allons amener avec nous ; c’est bien de se surprendre. Cet « effet de surprise » va rendre le moment authentique, et le public va le ressentir. C’est aussi un peu de la provocation, parce que tu veux voir la réaction de ton ami, la manière dont il va se sortir de cette situation.

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C’est la définition d’un b2b, non ?

PVH : Oui, mais dans un sens élargi. Nous avons plus de machines, plus d’effets, plus d’options, plus de tout. J’ai de quoi jouer durant cinq jours sur mon ordinateur.

DD : Pour jouer de cette manière, il faut des connaissances techniques. Il y a 10 ans, nous n’aurions pas été capables de faire ça. Mais aujourd’hui nous maîtrisons nos machines, nous sommes capables de rapidement mettre en place un setup complexe.

Vous avez le sentiment de vous compléter, musicalement parlant ?

DD : Nous sommes très proches l’un de l’autre, à plusieurs niveaux. Nous avons un background musical similaire, le même âge [46 ans, ndlr] et donc les mêmes racines. Nous avons tous deux grandi dans les années 80.

PVH : Nous avons eu la chance de grandir durant la période où la musique électronique prenait forme. Aujourd’hui ça paraît normal, mais dans les années 80/90, la musique électronique était quelque chose de bizarre. C’était pour les gens étranges, les freaks. Nous avons vécu cette même expérience ; lorsque nous écoutions de la musique électronique, nous avions le sentiment d’être des outsiders, des « avant-gardistes ».

« Nous aurions pu être des percussionnistes vaudou »

DD : Il faut aussi prendre en compte la manière dont la musique était mixée à l’époque. Les DJ’s mélangeaient des genres musicaux qui semblaient ne pas se correspondre. Certains était capables de combiner tout et n’importe quoi. Au début des années 80, des gens comme Daniele Baldelli ont créé leur propre concept. Il mixait de la musique africaine avec de la space, les prémices de la musique électronique, du funk et toutes sortes de beats lents.

PVH : Entre la Belgique et l’Italie, la situation était similaire sous de nombreux aspects dans les années 80. Ces deux pays étaient en avance en termes de musique électronique ; plus que l’Allemagne, la France et la Hollande. Dans d’autres pays comme le Royaume-Uni, les gens étaient par exemple plus focalisés sur la scène post-punk. En Allemagne, c’était la fin du krautrock, qui était aussi très électronique, mais pas de la même manière qu’en Italie ou en Belgique, il n’y avait pas le côté dancefloor.

Et environ 30 ans plus tard, vous recréez le « fusion roots »…

DD : Les soirées commencent souvent avec de la house aujourd’hui. Mais pour notre premier b2b à Unit, la nuit entière nous était confiée, il n’y avait aucun autre DJ, donc nous devions ouvrir et clôturer la soirée. C’est pour ça que nous avons décidé de commencer à l’ancienne : des beats très lents, puis de plus en plus rapides. Nous avons mixé beaucoup de styles différents ; je me souviens que nous avons joué de la musique africaine à la place de vieux morceaux italo. Nous avons commencé très lentement. Le premier track était de Francis Bebey. Les 20 premières minutes, ça n’a été que du son, pas de grooves.

Quels sont les ponts entre vos cultures musicales ? Il vous a fallu du temps pour vous comprendre musicalement l’un l’autre ?

PVH : Oui bien sûr, nous avons des goûts différents, mais nous aimons tous deux la musique psychédélique. Le moment où nous avons vraiment eu cette connexion, c’est le jour où nous avons parlé de notre amour pour cette musique. Nous aimons aussi beaucoup la musique percussive et africaine.

DD : Guem & Zaka, par exemple. Oh mon dieu ! C’est fantastique !

donato dozzy peter van hoesen

Qu’est-ce que la musique psychédélique pour vous ?

PVH : C’est une bonne question !

DD : C’est ce qui fait tournoyer la tête, lorsque tu sais que tu es pris dans une spirale, quand les choses se dispersent. Tu comprends que tout le monde est dans une spirale, comme toi. Ça peut être une ligne de basse, un son de percussion, une voix… N’importe quoi ! Parfois, ça n’est même pas lié à un rythme. Au Labyrinth Festival par exemple, il y a quelques années, mon set a pris toute son envergure lorsque j’ai joué un track de 9 minutes de Spacemen 3, « Ecstasy in Slow Motion » de l’album Dream Weapon. Il n’y avait pas de groove, juste un effet de phaser qui sonne comme un OVNI. Les 3 000 personnes sur le dancefloor étaient toutes prises là-dedans, dix minutes de spirale… Je me suis dit :  « Je les ai captivées ! »

Spacemen 3 – Ecstasy in Slow Motion

PVH : Selon moi, la meilleure chose que puisse faire cette vibe psychédélique, c’est de te connecter à quelque chose d’authentique, te libérer de tous ces filtres qui nous restreignent.

DD : Après, tu commences à parler un langage commun.

PVH : Exactement. La musique nous aide à voir les choses pour ce qu’elles sont vraiment. L’expérience psychédélique projette les gens dans cet état d’esprit particulier. Tu te dis : « Maintenant, c’est le vrai truc« .

Vous voulez dire que la musique psychédélique permet d’être réellement soi-même, voire même plus que soi-même ?

PVH : Oui, l’expérience psychédélique permet de trouver la liberté.

DD : Tu établis des connexions avec les gens autour de toi, tu te connectes à toi-même, à ton environnement, à la nature… Ça ne signifie pas que ça ne peut survenir que dans une forêt, ça peut se produire n’importe où.

PVH : Et tu n’as pas besoin de prendre de drogues, la musique suffit à libérer ton esprit des émotions négatives qui le bloquent.

« Danser, c’est un remède. Tu te soignes lorsque tu danses« 

Qu’en est-il de votre amour pour les musiques percussives et africaines ?

PVH : Nous aimons tous deux les percussions : les rythmes africains et les percussions vaudou.

DD : À Haïti, les gens entrent en transe avec la musique vaudou. Il faut que tu écoutes la musique que Ti Roro a sorti dans les années 50 [un batteur haïtien, réputé pour avoir popularisé les percussions rituelles vaudou haïtiennes, ndlr]. C’était LE pratiquant du vaudou par excellence ! Jeff Mills avait aussi ce truc vaudou qui te met en transe. Tu n’as qu’à écouter ses sorties sur Purpose Maker. Si tu compares les tracks de Jeff Mills et les patterns de Ti Roro, tu peux voir les ponts.

PVH : Les sorties de Purpose Maker sont reconnues pour leurs loops techno. Mais les journalistes ont fait une erreur. L’important, ce n’étaient pas les loops de techno, c’étaient plutôt les percussions vaudou. Prends par exemple l’EP Our Man In Havana de Jeff Mills.

Jeff Mills – The Fly Guy

Je suis ravi que vous évoquiez la musique vaudou et la trance, car je voulais vous parler de shamanisme. Pour Dino Sabatini, les DJ’s sont des chamanes modernes. Vous êtes d’accord ? Pensez-vous que les DJ’s soignent les gens, ou les aident à voir ou sentir l’invisible ?

PVH : Danser, c’est un remède. Tu te soignes lorsque tu danses.

DD : Le shamanisme ne concerne pas seulement notre génération. Les gens ont toujours eu besoin de s’évader. Si nous étions nés il y a cent ans, nous aurions trouvé un autre moyen d’être shamanistes. Chaque période a son propre mode d’expression. Les composants technologiques actuels nous aident à propager facilement cette vibe. Aujourd’hui, nous utilisons des synthétiseurs et des boîtes à rythme, mais nous aurions pu être des percussionnistes vaudou si nous étions nés quelques siècles plus tôt. Il y a deux ans, j’avais une obsession. Je voulais sortir un album sur lequel je ne jouerais que de la guimbarde. Cet instrument a un son acid, très proche de la TB-303. J’ai essayé d’imaginer quel genre de musicien j’aurais été il y a 200 ans, et j’ai tenté de faire de l’acid sans utiliser de synthétiseurs. L’album dont je parle s’appelle Loud Silence, et il est sorti sur Further Records en 2015.

Pensez-vous alors que les DJ’s soient les chamanes modernes ?

PVH : Les vrais chamanes représentent bien plus aux yeux d’une tribu qu’un DJ ; ils soignent réellement les gens. Ils vont bien plus loin, ils voyagent à travers des mondes psychédéliques et des réalités alternatives pour découvrir les solutions qui aideront les membres de la tribu. Mais le chamane comme le DJ tente de transmettre quelque chose. Nous avons la bénédiction de recevoir quelque chose, et nous le transmettons.

En tant que DJ’s, que voudriez-vous transmettre et donner aux gens ?

DD : Les faire danser, les aider à s’ouvrir, placer quelque chose dans leur esprit, quelque chose qui les aidera à se sentir mieux et à se connecter à eux-mêmes, à trouver leur voie… Mais nous le faisons en premier lieu pour nous-mêmes. En tant que DJ, je cherche à vivre ces moments spéciaux comme quand tu as l’impression d’être plus léger sur le dancefloor, lorsque le poids du monde ne semble plus si lourd. Et ensuite, j’essaie reproduire ces moments de légèreté au quotidien. Si certaines personnes dans le public ressentent la même chose, je pense que l’on peut dire que nous avons fait notre travail.

C’est pourtant difficile de revivre ces moments au quotidien… Les choses que l’on ressent sur un dancefloor sont spéciales et difficiles à transposer…

PVH : C’est pour ça que nous faisons ce que nous faisons. Certains DJ’s ont eu cet effet sur moi, ils ont changé ma vie. Je me suis senti libre lorsque je dansais, et progressivement j’ai pu me libérer dans ma vie quotidienne. Maintenant, c’est à mon tour de faire vivre aux gens ces moments de liberté.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans Trax le 2 mars 2017.
 http://en.traxmag.com/interview/39820-donato-dozzy-peter-van-hoesen-we-could-have-been-voodoo-percussionists