Dans la tête des organisateurs

Quelles sont les problématiques et difficultés rencontrées par les organisateurs lors de la préparation de leurs événements ? Législation, subventions, sécurité, ERP, drogues, voisinage… Six organisateurs professionnels et amateurs nous décrivent l’envers de la production événementielle et donnent leurs idées pour résoudre ces problèmes. À bon entendeur…

Intervenants :

Aurélien Dubois, président de Surprize
Martin Geoffre, président de l’association SweatLodge
Yoann Till, fondateur des événements Soukmachines
Samuel Raymond,directeur de l’association Freeform
Ralph Karam, président de l’association Parallele
Jérôme Guibert, président de l’association Sens Aigu

Weather Festival. Photo : Brice Robert

Présentez-nous votre structure :

Aurélien Dubois : Surprize est une société de production événementielle qui produit les Concrete,
le Weather, la Friche Richard Lenoir, Hors-série… Nous manageons aussi des artistes de notre label Concrete Music qui sont résidents de nos événements.
Martin Geoffre : Nous organisons des fêtes techno déguisées dans la région nantaise : les SweatLodge Party. Créée en 2005, notre association est aussi une plate-forme de production dédiée aux arts forains et au sound system. Travailler sous chapiteau de cirque est pour nous un symbole de liberté.
Yoann Till : Les Soukmachines sont des événements pluridisciplinaires mélangeant les formes artistiques et les styles musicaux dans des lieux atypiques en région parisienne. Nous avons un public et une programmation diversifiés : musique électronique, rock, musique africaine, klezmer… Au 6B à Saint-Denis, au Pavillon du Docteur Pierre à Nanterre et désormais à la Halle Papin à Pantin.
Samuel Raymond : Notre association communautaire soutient les organisateurs de free parties. Nous sommes financés par le ministère de la Jeunesse et des Sports pour travailler avec les organisateurs, les élus locaux (maires) et les services de l’État (préfectures, gendarmes). Nous les accompagnons et les conseillons sur les modalités d’organisation.
Ralph Kram : Parallele organise des événements alternatifs où différents styles musicaux et artistiques s’assemblent pour créer un univers éphémère pluridisciplinaire. Notre programmation est éclectique : musique électronique, reggae, des jam-sessions acoustiques… Nos soirées ont lieu dans des lieux alternatifs en Ile-de-France : GPS, LEA, Atmosfaire, 6B, la Capela…
Jérôme Guibert : Sens Aigu organise depuis deux ans des événements à Bordeaux en essayant de dénicher de nouveaux lieux. Les Sunset Boat Bordeaux naviguaient sur la Garonne à bord du Sicambre, les Waterfloor restaient à quai à bord du Marco Polo, mais nous expérimentons aussi d’autres spots : I.BOAT, Redgate ou Bootleg. Notre programmation est essentiellement électronique.

Weather Festival. Photo : Brice Robert. Tous droits réservés.

Bénéficiez-vous de subventions publiques ou de soutiens de pouvoir publics ? Est-ce difficile de rentrer dans vos frais ?

Aurélien Dubois : Le Weather festival est le seul de nos événements bénéficiant de subventions publiques. Cela représente à peine 1 à 2 % de notre budget. L’État soutient enfin les grands événements du secteur de la musique électronique, mais les festivals de rock ou de variété reçoivent des subventions nettement plus importantes. Nous ne sommes pas accompagnés à la hauteur de ce que l’on représente. On devrait également subventionner en priorité des événements en cours de développement plutôt que ceux qui sont déjà bien établis.
Martin Geoffre : Nos soirées sont en autodiffusion accompagnée : nous gérons la billetterie et la technique mais nous avons besoin du soutien logistique des mairies. Cela fonctionne car nous jouons localement, mais si nous devions prendre la route en France et en Europe, il faudrait repenser notre système économique : l’essence, ça coûte cher quand on doit trimballer chapiteaux ou semi-remorques !
Yoann Till : Nous sommes subventionnés par la Caisse des dépôts et la communauté d’agglomération Est Ensemble depuis notre arrivée à la Halle Papin. Ces aides représentent 20 % de notre budget, ce qui signifie que 80 % proviennent de ressources propres et que nous restons donc autonomes et indépendants.
Samuel Raymond : Le milieu free parties ne bénéficie d’aucun soutien financier de l’État alors qu’il y a environ 4 000 manifestations par an organisées par plus de 800 collectifs. La free est en France la scène musicale la moins soutenue, toutes catégories confondues.
Jérôme Guibert : Nous ne bénéficions d’aucune subvention publique. Si on prend en compte la location du lieu et du son, la sécurité, l’assurance fluviale, la location de TPE (terminal de paiement électronique) ou les frais de scénographie, autant dire que c’est très difficile financièrement ! Au final, on dépense beaucoup d’énergie et d’argent pour faire le bonheur des autres.

Les Sweatlodge à Nantes

Est-ce aujourd’hui le parcours du combattant pour trouver une salle ou un lieu ? Est-ce que l’offre d’espaces est suffisamment importante ?

Aurélien Dubois : Paris est l’une des capitales les plus denses du monde, on manque cruellement de place et d’espaces pour organiser des événements. Pour convaincre, il faut un argumentaire bien construit qui repose sur des faits : un bon plan d’implantation, un bon périmètre de sécurité, des dispositifs de premier secours… Des élus locaux m’ont dit récemment qu’ils ne voulaient plus accueillir d’événements techno parce qu’un gamin est tombé dans le coma… Si l’on n’est pas capable de respecter les règles élémentaires de sécurité, autant ne pas faire d’événement. Car si jamais un problème grave survient, cela nuit à l’ensemble des acteurs de la scène.
Martin Geoffre : Nous cherchons des espaces publics en ville pour mettre nos chapiteaux et notre fête foraine décadente. Il est déjà difficile pour un cirque d’avoir des autorisations, alors imaginez un cirque qui fait du bruit jusqu’au petit matin ! Très peu de villes en France ont accepté nos demandes d’implantation à cause des horaires étendus. Ceci dit, nos dix ans d’existence rassurent et jouent en notre faveur, d’autant plus que l’on est une compagnie de spectacles, et pas juste un soundsystem.
Yoann Till : Il est difficile d’organiser des événements alternatifs dans des lieux inédits du type hangar. La législation française en termes de sécurité est très compliquée. Quand un espace n’est pas classé ERP (établissement recevant du public), il ne peut pas devenir ERP le temps d’une soirée. Or, mettre en conformité ERP nécessite des centaines de milliers d’euros… Il y a donc de nombreux collectifs qui organisent des événements dans des lieux non classés ERP sans faire de demandes d’autorisation. Nos soirées au 6B à Saint-Denis ou à Nanterre ne se déroulaient pas dans des lieux classés ERP, mais les maires nous ont fait confiance. À Pantin, la mairie nous a obligés à passer en ERP… Il y a un côté féodal en France, les politiques peuvent facilement te mettre des bâtons dans les roues.
Samuel Raymond : L’association Unis-sons a réalisé en 2011 un testing auprès de 106 mairies de la région Pays de la Loire. 80 % ont refusé d’organiser des soirées techno dans leur salle municipale. Résultat : les teufs se déroulent souvent dans des lieux squattés… Les organisateurs arrivent parfois à nouer des accords avec les agriculteurs, mais les mairies et les forces de l’ordre compliquent souvent les choses. Ils exercent des pressions sur les propriétaires, du chantage sur les voisins, des pressions physiques… Cela suffit en général pour décourager les propriétaires.
Ralph Kram : Nous cherchons des lieux atypiques qui se prêtent à nos expérimentations. Trouver un spot préservé sans risque de complications peut donc s’avérer difficile car les clubs ne sont pas des lieux que nous souhaitons exploiter pour faire valoir notre idée de la fête libre.
Jérôme Guibert : Trouver un nouveau lieu est clairement le parcours du combattant ! L’hypercentre de Bordeaux est verrouillé : aucun spot pouvant accueillir plusieurs milliers de personnes, aucune friche industrielle. Bordeaux, c’est un peu comme une noix que tu ouvres en deux. Un côté ouvert avec une demande forte du public et des organisateurs pour monter de nouveaux projets. Et un côté fermé et conservateur qu’il ne faut pas déranger, celui de la « Belle Endormie ».

Soukmachines. Photo: E-Klozin

Avez-vous déjà été confrontés à des refus d’autorisation ou des interdictions de dernière minute ?

Aurélien Dubois : Il y a des refus d’autorisation en permanence,c’est le lot des organisateurs d’événements. Quand on connaît les restrictions budgétaires au niveau de l’État, on comprend l’importance de s’adapter à leur temporalité. Les dossiers bien ficelés à l’avance permettent aux autorités de voir où les organisateurs ont mis le curseur en matière de sécurité, de gestion sonore… Cela permet d’amorcer le dialogue.
Yoann Till : La préfecture du 93 a annulé une semaine avant un événement à Montreuil. C’était la seule fois. La plupart de nos événements étaient illégaux mais tolérés par les autorités locales.
Ralph Kram : Nous n’avons pas de soucis en journée mais le problème est tout autre la nuit. Nous n’avions pas les autorisations nécessaires lors de notre dernier évènement grand format car c’est très difficile de rentrer dans les normes. Résultat : nous avons été confrontés à une intervention musclée des forces de l’ordre qui sont entrées dans le lieu-dit matraque à la main, ont frappé des membres du public et détérioré notre soundsystem. Nous comprenons l’objectif d’évacuer le lieu mais les coups et les dommages matériels étaient-ils nécessaires ?
Samuel Raymond : Les interdictions de dernière minute sont courantes dans la scène free parties. Soit le dossier monté est refusé au dernier moment, soit les forces de l’ordre arrivent le jour de l’événement… Mais le milieu est habitué aux saisies, il y a donc toujours un plan de secours. C’est aussi pour cette raison qu’il y a autant de free parties en France : c’est plus simple d’organiser une teuf dans les champs que de monter des événements légaux.

Les Sweatlodge à Nantes

Observez-vous une simplification ou une complexification des démarches administratives, juridiques et fiscales pour organiser des événements ?

Aurélien Dubois : Les organismes de taxation fiscale doivent tenir compte de nos spécificités sans essayer de nous mettre dans des cases. Les producteurs d’événements de musique électronique proposent un nouveau mode de construction et de consommation : plus d’artistes, plus de scènes de diffusion, plus de technique… Le temps de production est plus long que les autres événements musicaux. Il y a plus de monde, plus de problèmes de sécurité… On a aussi un panier moyen beaucoup moins important car il s’agit de cultures underground, donc on génère moins de recettes que les évènements grand public genre David Guetta ou Johnny Hallyday… On va payer les mêmes taxes que les autres producteurs d’événements mais on réalise moins de marges que les autres.
Yoann Till : La législation française devrait être moins contraignante. Les démarches sont trop longues, les ERP temporaires n’existent pas… Cela pousse tout le monde à être hors la loi. C’est un peu comme quand les charges sont trop élevées, les gens font du black… Les pouvoirs publics devraient être plus souples et valoriser l’humain.
Samuel Raymond : Il y a une loi d’exception concernant les free parties. Les soirées au-dessus du seuil de 500 personnes exigent une déclaration en préfecture. Cette réglementation est inadaptée, il faudrait aligner le cadre de la free party sur le cadre des autres rassemblements culturels. Nous avons travaillé en collaboration avec le ministère de la Jeunesse et des Sports, avec celui de la Culture, mais le ministère de l’Intérieur a mis son veto. Ce n’était pas une position pragmatique de santé ou d’ordre publics, c’était une position idéologique, comme pour le cannabis. Les politiques refusent de résoudre le problème par lâcheté.

Quelle est votre politique pour lutter contre les problèmes de drogue ? Comment faire de la prévention des risques sans pour autant gâcher la fête ?

Aurélien Dubois : La problématique des stupéfiants est d’ordre sociétal, ce n’est pas un problème propre à la scène des musiques électroniques. Nous ne sommes pas la police, ce n’est pas notre métier de faire de la répression. Mais nous nous entourons d’associations de prévention comme Fêtez clairs ou les Pierrots de la nuit, qui font de la sensibilisation en amont des événements.
Ralph Kram : Nous ne pouvons pas interdire aux gens de prendre de la drogue, nous ne faisons pas partie des forces de l’ordre. En revanche, nous les sensibilisons grâce à des associations comme Techno+ ou la Croix-Rouge qui font de la prévention des risques et interviennent en cas de nécessité.
Samuel Raymond : Les organisateurs de free parties invitent des associations de réduction des risques, installent des tables d’information durant les événements. Ils sont opposés au trafic de drogue et aux dealers, mais ils assument l’usage récréatif des stupéfiants. Ils ne sont pas dans la négation de la consommation, ils considèrent que les gens sont responsables, qu’il y a une liberté individuelle, qu’ils n’ont pas à embêter un mec qui est en train de fumer un pétard en dansant. Il y a le discours et la pratique sur la question des stupéfiants. La prohibition, c’est une illusion. La seule chose à faire, c’est de la prévention des risques et de l’accompagnement. Le reste est vain. La position des politiques qui consiste à imaginer un monde où personne ne consommerait de drogues est utopiste et irréaliste.

La Concrete à Paris. Photo : Geoffrey Hubbel

Avez-vous été confrontés à des problèmes de voisinage ?

Jérôme Guibert : Pour la première édition des Waterfloor, les portes ouvraient à 14 heures. À 14 h 15, un riverain a menacé d’appeler la mairie si on n’arrêtait pas la musique… Dix minutes plus tard, rebelote avec un autre riverain ! Résultat : passage de la police municipale à deux reprises, avec avertissement d’arrêter les festivités avant l’heure prévue, soit minuit ! Au total : une plainte adressée à la mairie ! Si la mairie me contacte pour 300 plaintes, je veux bien remettre en question la nuisance de notre événement. Mais avec une seule plainte, j’ai plutôt l’impression de déranger le confort de vie de cette personne ! On organise des événements pour relâcher la pression, pas pour la subir… …mais pour la boire !
Yoann Till : Quand on s’installe dans un nouveau lieu, on essaye d’être conciliants, on prend en compte les personnes qui nous entourent. Au Pavillon du Docteur Pierre, on a eu peu de plaintes car on s’est interdit de faire des fêtes de nuit, sauf deux à la fin. Au 6B, on a fait beaucoup de médiation mais on a eu plus de problèmes avec les riverains car la techno tapait jusqu’à minuit.
Samuel Raymond : Il faudrait que les élus locaux sortent de leurs postures et que les organisateurs de free parties se bougent pour aller les rencontrer. Ce n’est pas compliqué, il y a 4 000 rave parties par an et 36 000 communes en France. On pourrait très bien imaginer que chaque commune accueille une free une fois tous les dix ans, cela se passerait bien et tout le monde serait content.

Les Waterfloor à Bordeaux. Photo : Kewin Connin Jackson

Est-ce que le regard des pouvoirs publics a changé sur la techno ces dernières années ?

Jérôme Guibert : Les pouvoirs publics sont plus attentifs et font plus d’efforts mais Bordeaux est de toute évidence en retard concernant les lieux à grande capacité. Il a fallu attendre 2016 pour voir enfin débarquer les deux premiers festivals de musique électronique : le Hors Bord et le Bordeaux Open Air. Mieux vaut tard que jamais pour une musique qui existe depuis trente ans !
Ralph Kram : Le regard sur la techno semble avoir évolué car de grosses entités événementielles ont pu voir le jour, mais nous n’avons pas le sentiment que le travail des jeunes collectifs soit valorisé et encouragé. Les grosses enseignes continuent de s’élargir, ce qui est positif, mais parfois au détriment des petites associations. Or, elles représentent la diversification et la relève.
Samuel Raymond : Pour la free party, l’évolution est clairement négative depuis cinq ans. Il y a de nombreux conflits, à l’image de ce qui s’est passé à Poligny (77) fin janvier, quand les forces de l’ordre ont joué à la chasse aux teufeurs dans les bois. Cela se passait mieux sous Sarkozy, il avait convoqué tous les préfets de France pour leur présenter les organisateurs de free party, il a mis en place de la concertation et des solutions. Aujourd’hui, il n’y a pas de politique cohérente, les circulaires du ministère de l’Intérieur ne sont même pas transmises aux gendarmeries ! Les ministères ont joué la montre durant cinq ans, si bien qu’il ne s’est rien passé…

Les Waterfloor à Bordeaux. Photo : Kewin Connin Jackson

Quelles solutions proposez-vous pour simplifier et améliorer l’organisation d’événements ?

Ralph Kram : Il faudrait plus d’interactions entre les mairies et les collectifs. Plus d’indulgence et plus de souplesse pour nous permettre de préserver l’esprit de nos rassemblements. Il faudrait voir ces rencontres et évènements comme un moyen de stimuler la vie de quartier et d’inviter non seulement notre public mais aussi le voisinage, qui peut tirer profit de ces moments festifs.
Martin Geoffre : On devrait nommer dans chaque ville un interlocuteur sensible à notre culture pour que l’on puisse penser avec lui nos évènements. Une personne qui serait persuadée que notre venue est une opportunité et non un désagrément. Accepter la techno dans une ville, c’est politique.
Yoann Till : Il faudrait une loi qui autorise les ERP temporaires plusieurs fois par an pour un lieu. On pourrait ainsi mettre en place des mesures compensatoires, c’est-à-dire des moyens humains. En mettant par exemple trois pompiers équipés d’extincteurs à proximité de parois en bois, au lieu d’être obligé d’installer un système de désenfumage.
Samuel Raymond : Il faut faire évoluer le cadre légal des free parties en alignant le seuil de déclaration sur celui des autres manifestations culturelles, c’est-à-dire 1 500 personnes. Aujourd’hui, seules 3 free parties sur 4 000 sont déclarées par an. La loi est non seulement inadaptée mais aussi génératrice de tensions. Saisir le matériel est forcément violent, c’est un peu comme débarquer dans un bar et prendre la guitare d’un musicien… Alors qu’on pourrait réintroduire de la pédagogie et de la progressivité dans la sanction.
Aurélien Dubois : Plus on arrivera à se mettre ensemble autour d’une table pour discuter, mieux on réussira à se faire entendre. Il faudrait une structure qui regroupe tous les acteurs du milieu, une espèce de fédération ou de syndicat qui parlerait d’une même voix pour négocier avec les pouvoirs publics et chercher des solutions adaptées à nos spécificités. Il faut se serrer les coudes autour de tout ce qui nous rassemble, c’est-à-dire la musique électronique, le spectacle vivant et la fête.

Propos recueillis par Julien Moschetti

Publié dans le magazine Trax le 27 février 2017

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